07.01.2012

DES SAISONS

 

DE ÉLOGE A L'ODE, ET RETOUR.

Le poète chante, c'est son métier. Il chante tout ce qu'il voit. Le soleil, la lune, la rivière et l'océan, les forêts profondes et les petits oiseaux; le marin qui prend la mer, l'aviateur qui fend l'air, le laboureur qui sillonne la terre. Il n'oublie pas la nuit étoilée, ni le jour qui pointe son petit matin blême. Il chante aussi la joie du soldat, et la douleur de la veuve. Ou inversement. Il raconte les sentiments humains, l'amour, la haine, la jalousie, et la mort. Au cinquième acte. Le poète est un homme très occupé. On reconnaît un vrai poète, il se nourrit d'images. Il est famélique

Au fil du temps il a forgé ses propres outils. Le dithyrambe pour l'enthousiasme. L'apologie réservée aux grands hommes par la patrie reconnaissante. Le panégyrique pour la folle éloquence, l'apothéose pour celui qui entre au Panthéon. La bucolique églogue est réservée aux amants de la nature. Ne parlons pas de l'élégie lyrique qui alterne pentamètres et hexamètres. Ce n'est pas donné à tout le monde.

Aux dieux il réserve le los, le prône, le gloria et l'hosanna.

On voit par là que le poète a les moyens de se faire entendre.

Aussi voulais-je chanter le temps et les saisons. Par un éloge, comme pour la folie, ou par une ode comme pour Casandre ? Choix épineux, ils sont égaux comme cire. D'un côté, je suis tenté par la promesse de l'ode, de l'autre, j'admire l'éloge, gardienne de l'ordre. Le point était délicat. Je tenais le loup par les oreilles. Alors j'ai les deux.

Cette présentation eût donc pu s'intituler : Ode à l'éloge, tout aussi bien qu'éloge de l'ode.

Vous en jugerez par vous-mêmes le :

 

7 février

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




 

 

 

 

 

 

07:00 Écrit par L'ECRIVAIN DU 7ème JOUR dans BANDE ANNONCE | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | |  Facebook |

07.09.2011

LES FANTÔMES DU PETIT TRAIN



LES FANTÔMES DU PETIT TRAIN

     

SAN PEDRO

Le vent froid qui descend chaque jour de Los Cerros de Bala, ponctuellement à dix heures du matin, est souvent de seul visiteur que San Pedro reçoit pendant des mois. Il faut s'égarer pour trouver ce village minuscule coincé au confluent de deux rivières, habité uniquement par des paysans qui vivotent de maigres cultures; il n'offre rien de pittoresque ni dans ses paysages, ni dans son architecture, ni dans son histoire qui puisse attirer un étranger, même en touriste.

Aussi la surprise des villageois fut-elle grande de voir une voiture s'arrêter devant la dernière maison du village. Maison abandonnée depuis des année qui autrefois avait abrité une échoppe de coiffeur. Manuel Moreno y vivait, aussi misérable que les villageois, et à sa mort personne n'en revendiquant la propriété elle resta vide, se déglinguant peu à peu.

Un étranger descendit de la vielle Ford, chargée comme un bourricot, jaugea longuement la masure, puis monta les quelques marches du perron. Voûté, s'aidant d'une canne pour avancer, il dû s'employer pour décoincer la porte, il s'introduisit à l'intérieur et ouvrit les volets. Il déchargea de la voiture une quantité invraisemblable de paquets de toutes sortes et les rentra avec peine. Tout ce manège indiquait qu'il était là non pas par hasard, mais bien chez lui, et pour longtemps.

Comme toujours ce furent les enfants qui les premiers vinrent espionner le nouvel arrivant, pour satisfaire leur propre curiosité, mais aussi envoyés par les mères que cet intrus inquiétait. Au début ils guettèrent de loin, observant les allers et venues du nouveau venu, qui s'affairait à nettoyer le perron, à retaper la porte, appropriant la maison pour rendre à peu près habitable la grande cuisine servant de salle à manger, qui donnait sur l'arrière et communiquait également avec la chambre à coucher, le salon de coiffure lui, ouvrant sur le perron,

Peu à peu les plus grands s'enhardir, s'approchèrent suivis d'une séquelle de petits, sur leur garde prêts à s'égayer comme une volée de moineaux. Enfin le plus dégourdi osa un sonore: « Buenos dias señor »

L'homme, dont personne n'avait encore entendu la voix, répondit : « Holà! niños, soy Carlos » À son accent abrupt les gamins s'esclaffèrent et s'enfuir riants, chacun rapportant très fier chez soi le nom du nouveau venu, qui à n'en pas douter était un étranger.

Carlos, malgré sa difficulté à se déplacer, qu'il compensait par une diligence de fourmi, eut bientôt terminé ses travaux. Il y mit le point final en raccrochant l'enseigne « Barbero » de Manuel Moreno et l'installa à son ancienne place. San Pedro, de nouveau, avait un salon de coiffure.

« Barbero » dans ce bled était une activité improbable. Les paysans, tous Cholos, étaient trop pauvres pour gaspiller une partie, même la plus infime, de leurs maigres revenus pour une coupe de cheveux ou un rasage, corvées qu'ils exécutaient seuls où avec l'aide d'un voisin. Manuel n'intervenait donc que dans les grandes occasions, lors de la fête de San Pedro, pour les mariages où les enterrements. Pas de quoi nourrir son homme. Pour survivre le coiffeur devait avoir une autre source de revenus, ce qui avait été le cas de Manuel qui avait quitté le village jeune pour s'engager dans la Police puis, pourvu d'une petite retraite, était revenu s'installer dans la maison de ses parents.

Carlos devait être dans la même situation, mais étant étranger on ne pouvait savoir d'où il venait, ni de quoi il vivait. Ce mystère accentuait la méfiance naturelle des habitants envers ce « blanc » avec une drôle de prononciation, un vrai gringo. A son habillement, à son parler, un européen sûrement, mais pourquoi avait-il quitté un pays où la vie ne pouvait être que plus facile que dans cette campagne pauvre et isolée, comment avait-il acheté la maison des Moreno, que voulait-il, que cherchait-il, que fuyait-il? Cet amoncellement de questions sans réponses formait une barrière qui paraissait infranchissable.

Les habitants entendaient très mal le Castillan, la langue officielle du pays, entre eux ils n'utilisaient que leur dialecte, le Chacobo,; Carlos lui prononçait l'espagnol avec un accent si fruste, qu'ils devinaient plus qu'ils ne comprenaient les formules de politesse qu'il leur adressait depuis son perron-terrasse où il passait le plus clair de son temps, à califourchon sur une vieille chaise, après avoir retiré de sa bouche son éternel bout de cigarillo et craché parterre, en soulevant son chapeau délavé, qui découvrait une seule longue mèche jaunasse abandonnée sur son crâne.

Aussi leurs relations en restaient-elles à ce niveau primaire de communication.

Il n'y avait pas d'école à San Pedro donc tous les matins un bus scolaire emmenait les enfants par une route difficile à une quinzaine de kilomètres à San Cristobal, seul bourg suffisamment important pour avoir une école et un bureau postal, communs à plusieurs villages. Il les ramenait le soir avec le rare courrier que le chauffeur, qui faisait alors office de facteur, déposait dans la Chapelle.

L'arrêt du car était situé au bout du village à une dizaine de mètres de l'échoppe du coiffeur. Les gamins passaient donc tous les jours devant, lançaient des sonores « buenas tardes senor Carlos », lequel Carlos envoyait en retour, son immuable formule «  Hola! Ninos, buena serra. »

Son accent toujours aussi épouvantable réjouissait la bande d'écoliers qui s'attardaient de plus en plus longtemps, s'interrogeant sur la profonde cicatrice qui creusait sa joue gauche, s'entre-échangeant des blagues en chacobo, assurés de n'être pas compris, s'amusant à apprendre à Carlos des mots, que celui-ci s'appliquait à reproduire en ânonnant les syllabes, et riant de bon cœur avec eux de sa maladresse. Peu à peu il fit partie du décors tout comme un vieux du village.



LE BALLON

Quelques jours avant les vacances les enfants à leur retour virent la terrasse vide. Étonnés, ils s'arrêtèrent devant la porte fermée, appelèrent à plusieurs reprises : Carlos, Carlos, holà Senor Carlos! Sans rien entendre en retour.

Rafael, le plus hardi, monta les cinq marches du perron et frappa à la porte, sans succès. Lassés ils s'apprêtaient à passer leur chemin quand un objet, venant on ne sait d'où, atterri sur la tête de l'un d'eux. Effrayés ils commençaient à se disperser quand ils virent la « victime » rire et crier : « un balón... es un balón, un balón de fút! » en montrant à bout de bras ce qu'il avait reçu : un ballon de football! Ils en rêvaient depuis si longtemps! fini les boites de conserves qui n'étaient pas à la hauteur de leur talent, un vrai ballon comme pour les professionnels, comme à la télé qu'ils étaient autorisés à regarder les jours de match de l'équipe nationale chez Salgado le marchand de grains, le seul qui fût assez riche pour posséder cet instrument de civilisation. La peur se transforma sur le champ en enthousiasme.

Sans plus se poser de questions ils commencèrent une partie sauvage. Carlos réapparut subitement et à son air hilare tous comprirent alors à qui il devait ce cadeau. La partie finie ils rendirent le ballon.

Désormais tous les jours à la descente du car ils couraient vers la maison en criant « Balón, Carlos! el balón ». D'interminables parties aux règles approximatives s'engageaient alors, arbitrées par Carlos, qui contenait les débordements par des « doucement, doucement, pas de brutalités » mais qui lancés d'une voix puissante, rocailleuse et accompagnés de vigoureux coups de sa canne sur la balustrade, refrénaient quelque temps les ardeurs.

Les filles ne jouaient pas au foot, mais un peu jalouses des garçons, curieuses surtout, elles venaient souvent regarder par la vitrine la minuscule pièce équipée d'un seul fauteuil. Il n'y avait aucune chance de surprendre un client assis là, mais c'était en fait un jeu entre elles et Carlos. Après quelques instants il surgissait, soit en ouvrant la porte brusquement, soit en passant par derrière et, armé d'un vaporisateur, il les poursuivait en les aspergeant de sent-bon. C'était alors une lente débandade des petites espionnes, car Carlos marchait lentement, fuite accompagnée de cris perçants, mais seulement lorsque chacune avait reçu la dose qu'elles faisaient semblant de redouter.

De temps à autre il les étonnait en leur parlant de la nature qui semblait être sa divinité; il leur apprenait à la regarder d'un autre oeil que leurs parents, pour sa beauté plus que son utilité. Ils apprirent à admirer le soleil couchant, et parvinrent grâce à lui à nommer étoiles les plus communes.

Le salon de coiffure, les jeux des enfants, avaient redonné un semblant d'animation au village, mais si l'entente entre eux et l'étranger était totale, ce dernier affichant sans honte le grand plaisir qu'il ressentait d'être avec eux, posant sur eux un regard plein de bonté, hochant la tête comme pour leur dire « je vous comprends, moi aussi j'ai été comme vous, moi aussi j'ai eu des enfants » la défiance des parents restait entière.

La conduite de Carlos vis-à-vis des gamins, son comportement avec eux, épiés et soigneusement étudiés, étaient irréprochables, pourtant instinctivement les indiens se méfiaient de ce « gringo blanc » inconnu, arrivant on ne savait d'où, venu s'installer dans un trou perdu, coincé dans un cul-de-sac entre deux rivières, hameau sans médecin bien sûr ni aucun des agréments de la civilisation habituellement recherchés par les eurioéens. Ils gardaient des relations distantes que la barrière de la langue facilitait et justifiait en apparence.

 

 

LA CRUE

San Pedro était presque une île. Enserré dans une boucle de « La Madre de dios » au débit important et aux débordements réguliers qui rendaient la terre très fertile. A l'est, le « Beni » marquait la frontière avec la province voisine et aucun pont ne le franchissait avant cinquante kilomètres en aval. Il fallait être né là pour s'y plaire, y avoir de la terre pour y survivre.

Cette année là la saison des pluies commença bien en avance. Chaque année elle était attendue, souhaitée, espérée, désirée, par les paysans car elle remplissait les citernes et les crues apportaient le limon fertilisant indispensable pour rendre les terres cultivables. Le moindre retard était combattu par des offrandes, des oraisons des processions et même, dans les cas d'urgence extrême, comme à l'époque des anciens, les idoles bannies étaient tirées de leur cachette et priées de prêter leur concours au rétablissement d'un temps favorable,

Les précipitations furent précoces, fortes et continues, la pluie ne décessa pas de trois mois. « La Madre de Dios » déborda comme de coutume, le Beni également ce qui était inhabituel. La Madre de Dios, grossie en amont par ses affluents eux-mêmes gonflés par les pluies torrentielles, avait un débit exceptionnel. Ses eaux tumultueuses roulaient des morceaux de rochers, charriaient la terre et les arbres arrachés aux berges, le tout s'accumulant contre les piles du pont, formèrent bientôt un embâcle. Le courant violent submergea l'ouvrage que la pression fini par emporter.

Ce pont, le plus près de San Pedro, permettait de franchir la rivière pour prendre l'unique route qui menait à Pucalcucho, la grande ville la plus proche, qui avait reçu le titre de « La Capitale » par ceux de San Pedro.

Deux fois par an s'y tenait une grande foire où ils vendaient le surplus de leurs récoltes, quand ils en avaient. Ils trouvaient là également les magasins pour leurs outils, des boutiques qui écoulaient pour leur compte les étoffes tissées pendant l'hiver, deux médecins, une clinique, et une église assez grande, pompeusement baptisée  « la « Cathédrale », où se célébraient les mariages et les baptêmes; le cérémonial des enterrements lui se déroulait à San Pedro, présidé par un sous-diacre désigné par l'évêque qui lui ne se déplaçait qu'à la fête patronale pour bénir en une seule fois les récoltes et les nouveaux résidents du cimetière. Carlos s'y rendait également pour faire quelques achats et pour toucher « sa pension » comme il disait. On n'en savait guère plus.

C'était surtout l'occasion de nouer des relations avec d'autres familles et d'envisager de nouvelles alliances. Ces liens nouveaux conclus par un mariage étaient indispensables à la consolidation ou à l'extension des réseaux familiaux, qu'on s'efforçait même de croiser en gage de cohésion. Ces solidarités élargies, qui dans la noblesse aidaient à maintenir les lignées et dans la bourgeoisie à accroître les biens, étaient dans cette société paysanne pauvre la condition de leur survie, impossible sans appartenir à un clan.

Selon la coutume elles étaient préparées par un apparieur, auquel les deux parties avaient accordé leur confiance. Cette entremise, qui oeuvrait très discrètement, parfois secrètement, était indispensable pour ménager les susceptibilités en cas de désaccord, pour sauver la face et ainsi étouffer dans l'oeuf les vexations, germes de rancoeur et ferment possibles de discorde, souvent dangereuse, mortelle parfois, dans ces sociétés fermées, que l'isolement rendait très fragiles.

Le Père avait tout l'hiver pour y réfléchir, en discuter avec la Mère et les autres membres de la communauté avant de faire connaître son choix à leur enfant. Ce choix fixé avant la puberté de celui-ci, n'était jamais discuté ni remis en cause en province où l'isolement rendait impossible de suivre ses inclinations, toujours fugaces, nées lors de brèves rencontres d'un échange de regards, ou d'un sourire, immédiatement chargé d'un message chimérique, qui ne servaient qu'à échauffer les conversations entre jeunes, et à embellir leurs imaginations.

Commençait alors de longues négociations, reprises lors de foires successives pour plus de solennité; on y soupesait minutieusement les avantages réciproques, on fixait les conditions, et lors du dernier rassemblement, juste avant la saison des pluies, les promesses de mariage, qui serait fêté au printemps suivant après les semailles, étaient échangées, ce qui laissait aux promis le temps d'atteindre l'âge requis et de s'habituer à leur vie future. Ces engagements étaient scellés devant de nombreux témoins par des échanges de menus cadeaux et d'abondantes libations.

Il leur fallait une bonne journée de voyage avec une carriole tirée par une mule, unique moyen de locomotion en usage chez eux, pour atteindre ce paradis de la civilisation. La rupture du pont les isolait. La seule autre possibilité de rejoindre Pucalchuco était le franchissement du Beni par l'ouvrage situé vers le sud, puis de faire le chemin inverse, remonter encore jusqu'au confluent des deux rivières, et de là redescendre à nouveau vingt-cinq kilomètres pour atteindre enfin la Capitale. San Pedro de fait se trouvait donc isolé du monde.

Les pluies avaient interrompu les parties de football, Carlos avait déserté son patio, chacun dans sa chacunière attendait patiemment que la mauvaise humeur du ciel passe. Il en était souvent ainsi à la période des pluies alors à quoi bon se révolter, mieux valait préparer la saison prochaine, réparer les outils ou consolider la maison, en mettant la dernière main au trousseau de celle qui allait quitter sa famille.

Carlos qui vivait sa première expérience de mauvaise saison à San Pedro, s'était lui aussi enfermé et s'occupait avec de menus travaux, car on entendait de temps à autre le bruit de coups de marteaux, sans savoir au juste à quoi ils pouvaient servir. Il vit comme un ours, il hiberne, il ne se réveillera qu'au printemps, plaisantaient les paysans entre-eux.

Cependant, une nuit vers 3 heures, il fut réveillé par de violents coups frappés à sa porte. Il se leva, en passant devant la commode s'arma comme par un réflexe ancien, d'un gros pistolet d'ordonnance et prudemment demanda à travers la porte: « holà quien es? »

«  Rafael, soy Rafael, Señor Carlos », répondit une voix qu'il reconnue bien. Par l'entre-bâillement Rafael lui expliqua qu'un de ses cousins se tordait de douleurs depuis deux jours, et que consulté le guérisseur du village reconnaissant son impuissance à le soulager dans son désarroi avait même recommandé l'hôpital.

Il faut l'emmener tout de suite avec la voiture, señor Carlos, sinon il va mourir, expliqua Rafael surexcité, avec la carriole de Papa, à cause du pont, il faudrait trois jours de voyage. Por favor Carlos, por favor. « Breuu, humm, bon...  bon...j'arrive, j'arrive » grommela Carlos en refermant la porte.

De fait, moins de dix minutes après, la vieille Ford s'arrêta chez Rafael qui le conduisit à pied chez son cousin José. Les hurlements du gamin qui s'entendaient depuis la grande rue les guidèrent par un chemin de terre flaché vers une bicoque; tout suintait l'humidité, les clôtures, les murs, les jardins n'étaient plus que patouille tout comme l'air saturé de gouttelettes n'était plus que brouillard. Ils laissèrent leurs bottes à la porte et entrèrent dans la maison.

Dans le couloir la Mère, les mains en claque-mites était en prière devant la vierge de la Salud entourée de cierges; Pablo le Père, assis sur le bord du lit, tenant la main de son fils, pleurait silencieusement, ses lèvres tremblotantes peut-être marmonnaient-elles des incantations de l'ancienne religion.

Leur arrivée apaisa subitement José qui fixa sur Carlos ses yeux noirs grands ouverts, comme dilatés par la fièvre, qui ne se détachaient plus de lui comme s'il voyait là le recours ultime; espoir et confiance se lisaient dans ce regard. Un dialogue silencieux, observé par Pablo, Rafael et la Mère qui avait quittée son chétif oratoire, s'était engagé entre-eux. Les odeurs d'encens dénaturées par la mouillure de l'atmosphère spumeuse, rendaient l'air difficilement respirable. Cependant, Carlos resta un long moment comme un terme au pied du lit, le faible éclairage vacillant empêchait la famille de remarquer que le visage du visiteur reflétait l'éparpillement de ses pensées, comme si les yeux de José débusquaient en lui des souvenirs jusque là bannis de se mémoire.

Carlos se ressaisi et par un « Vamos » guttural donna le signal du départ.

José fut précautionneusement allongé sur la banquette arrière, sur un lit de couvertures que Carlos avait eu la bonne idée d'installer pour amortir les chaos de ces mauvaises routes. Ils partirent accompagné de Pablo.

Les gémissements du gamin entre-coupés à chaque chaos de cris déchirants ne semblaient pas perturber Carlos qui maintenait une vitesse raisonnable lui permettant de contourner les plus gros trous visibles sans brusqueries, évitant au mieux de secouer son malade.

Si Pablo n'avait pas été pétrifié par l'angoisse et la peur il aurait remarqué que Carlos était transfiguré; l'expression habituelle de bénévolence de son visage avait disparu pour faire place à un masque dur, aux maxillaires saillants, que sa cicatrice rendait féroce. Ses yeux plissés cherchant à deviner l'obstacle à travers les écharpes de brume, indiquaient une concentration totale de son esprit braqué vers son objectif. De même, son corps mobilisé entièrement, crispé à l'extrême par l'effort, était le signe qu'il avait été autrefois rompu à ce genre de situation, aguerri aux exercices intenses et prolongés et déterminé à aller jusqu'au bout de la mission qui lui était confiée, quelle qu'en fût la difficulté et peut-être la répugnance qu'elle lui inspirait. C'était l'image même d'un homme habité par une résolution inébranlable, comme peut l'être l'exécuteur implacable d'une vengeance.

Un orage terrible, dont les éclairs traversaient un ciel bas, sinistre et cyanosé, et qui éclairaient par instant un paysage de désolation, les accompagna pendant trois heures. De furieuses rafales de vent projetaient sur la voiture des paquets d'eau, aussi lourds que des lames de fond, qui chaque fois manquaient de peu de la déstabiliser. A plusieurs reprises il dut descendre du véhicule, affronter le vent violent et la pluie battante pour écarter de gros branchages ou des morceaux de rocher qui barraient leur chemin. La boue charriée par la crue recouvrait la chaussée en masquait les enfonçures, provoquant de brusques embardées qui exigeaient de Carlos une force démesurée pour garder la maîtrise de la trajectoire.

Le vieil homme cassé avait disparu; Carlos était métamorphosé, comme habité par une force supérieure; lui, qu'une canne aidait habituellement à se déplacer, déployait là une rage et une énergie insoupçonnées, d'autan qu'il devait intervenir seul, le père de José, sans forces, sans réactions, ne pleurant même plus, restait dans la voiture, comme un cadavre momifié. Carlos qui serrait les dents, tendu à l'extrême pour ne pas se laisser surprendre par une bourrasque, fut soulagé de voir enfin que le pont sur le Béni avait résisté à la crue et également surpris d'avoir retrouvé en lui une vigueur et une lucidité qu'il croyait disparues avec l'âge.

Malgré la nuit, la pluie et le brouillard épais qui montait du fleuve, ils arrivèrent à Pucalchuco après un éprouvant voyage de 8 heures, dont le visage de Carlos portait les stigmates; son corps voûté, sa démarche raide, lente et hésitante, ses yeux cernés, trahissaient son épuisement.

José fut remis au Médecin, son Père et Carlos s'installèrent dans le hall; le Père s'assit contre un mur et s'enveloppa dans son poncho, Carlos releva le col de sa grosse veste fourrée d'un vert-de-gris fatigué, et comme habitué à la rude, sans chercher de lieu plus confortable, il se coucha en chien de fusil à même le sol où il s'endormit instantanément.

Une légère secousse le réveilla; il vit le visage buriné du Père de José, sur lequel de grosses larmes roulaient, mais également éclairé par un large sourire, qui lui fit comprendre que l'enfant était sauvé.

« Vous êtes son sauveur, » lui dit le Médecin qui accompagnait Pablo entouré de son équipe, « sans votre courage, votre habileté et votre ténacité le gamin était perdu, vous êtes arrivé juste à temps.  »

En silence, Pablo saisit la main gauche de Carlos entre les siennes et, s'inclinant à demi, la porta à plusieurs reprises à son front puis à ses lèvres. Par ce geste cet homme fruste montrait sa profonde déférence mais surtout exprimait sans paroles la reconnaissance sans bornes qui l'habitait. Il devait tout au gringo.

Les applaudissements qui retentirent dans le hall firent comprendre à Carlos que Pablo avait raconté et commenté à tous leur expédition.

« Il faudrait que la terre porte plus d'hommes de votre trempe, vous êtes un ange du bien.. ».ajouta le médecin.

Tous attendaient une réponse de Carlos, qui tiré d'un lourd sommeil par cet accueil surprenant, ne pu que balbutier :

« Mais, mais, voyons c'est normal, vous savez...les enfants...quand on est un homme, c'est sacré...l'enfant est innocence...un enfant est la promesse d'un renouveau...tout le monde aurait fait comme moi...pour les enfants...ah! les enfants...je ferais tout pour un enfant, c'est une simple question de charité chrétienne, oui voilà bien l'expression qui convient: charité chrétienne.» Cette référence à la religion fortement enracinée dans le pays, déclencha une nouvelle salve d'applaudissements qui mit fin à sa gêne.

José souffrait d'une inflammation du pancréas, il avait été sauvé de justesse mais après un traitement d'une semaine le médecin assura qu'il serait à nouveau sur pied. La pluie ne cessant pas Pablo proposa à Carlos de rester à Pucalchuco chez un cousin qui les hébergerait avec plaisir.

Ils passèrent une grande semaine pendant laquelle ils rendirent visite tous les jours au petit malade, accompagné d'une délégation de la parentèle limitée par les médecins à quelques membres et dont la composition était modifiée à chaque fois pour que tous puissent être de l'aventure. José reprenait vigueur rapidement confirmant que le médecin avait vu juste.

Carlos, fut présenté à tous les membres de cette famille très élargie par les alliances nouées depuis des générations. Partout il fut fêté, adulé même, partout on réclamait le récit du voyage héroïque pour saluer son dévouement, ce qui le gênait énormément et, pour se tirer d'embarras, il ne pouvait que répéter son couplet sur le caractère sacré des enfants, et la sur la charité chrétienne, refrain connu de tous cependant réclamé sans relâche car admiré par ces gens à la foi profonde, et chaque fois ponctué par des applaudissements nourris, accompagné de libations copieuses et renouvelées, qui le laissaient très fatigué.

La pluie cessa au moment où José fut déclaré hors de danger et capable de rentrer au village. Pablo y vit un signe du ciel. Après une ultime tournée dans la famille, chacun voulant toucher une dernière fois le miraculé qui, tous en étaient persuadés, saurait les prémunir contre ce mal mystérieux puisqu'il en avait triomphé. Carlos décida qu'il était temps de reprendre la route.



LE RETOUR

Le chemin fut moins pénible, le ciel était serein et la chaussée entre temps avait été quelque peu dégagée. Ils arrivèrent dans la matinée dans le village désert. Habitué à être reçu et fêté comme un sauveur, Carlos fut un peu surpris de ce vide qu'il mit au compte du travail qui devait retenir les villageois aux champs. Il était mal à l'aise, ressentant un sentiment ambigu car il avait conscience d'avoir sauvé une vie, qui plus est une vie d'enfant, et malgré ses dénégations, les remerciements et les louanges qu'on lui prodiguait avec quelque exagération parfois, lui allaient droit au coeur paraissant le soulager d'un poids, adoucir une ancienne blessure. D'un autre côté toute cette agitation allait à rebours de ce qu'il souhaitait. Il n'était pas venu dans ce trou pour faire parler de lui, il n'y recherchait que le calme et peut-être même l'oubli. Oubli d'une jeunesse tumultueuse ou peut-être d'un passé qu'il fuyait, ne pouvant ni l'oublier, ni le renier.

Pablo et son fils rentrèrent directement chez eux, lui avala un morceau et se coucha car il ressentait un besoin urgent de repos, dans le calme et le silence. « Ce n'est plus de mon âge bougonna-t-il »

Vers 19 heures il dormait encore profondément lorsqu'une musique tonitruante le tira de ses rêves. Des trompettes jouaient jouaient « l'air de la San Pedro » réservé à la fête patronale. En ouvrant la porte il eut l'immense surprise de voir la fanfare et tout le village rassemblé devant son patio, qui pendant son sommeil avait été décoré avec des guirlandes de fleurs en papier. Au premier rang, un peu détaché de la foule, se tenait José entouré de ses parents.

La mère lui tendit un poncho qu'elle avait tissé pour lui entre deux prières, pendant qu'ils étaient à Pucalchuco. Des larmes commencèrent à emplir les yeux de Carlos. Pablo lui remit un grand cruchon de cet alcool local donné pour calmer la faim, les rages de dents et même les chagrins inconsolables. Le menton de Carlos se mit à trembloter. Enfin José lui donna un papier sur lequel toute leur aventure était racontée avec des dessins d'enfants, naïfs et touchants. Tout y était, la rivière qui emportait le pont, l'orage et les éclairs, l'hôpital et les médecins accoutrés comme des monstres effrayants. Pendant son séjour à l'hôpital il avait imaginé cette bande dessinée à l'aide de ses souvenirs et de ce que son père lui avait raconté du voyage.

La dernière image le représentait avec une auréole! Carlos pour masquer son trouble avala une large rasade du cruchon et couru se réfugier dans son chiringuito, comme il aimait à appeler le salon depuis que Rafael lui avait enseigné la signification de ce mot péjoratif. Là, il fondit en larmes.

Pablo, ses frères, et plusieurs cousins le suivirent et demandèrent à se faire raser. Geste hautement symbolique qui marquait leur reconnaissance, et qui était pour eux un moyen détourné de contribuer à la dépense occasionnée par le transport. Ils renoncèrent lorsque Carlos leur montra ses mains tremblantes d'émotion et se tirant une oreille leur fit comprendre qu'aujourd'hui ce serait trop dangereux, ils risquaient d'être essorillés. Tous rirent de bon cœur, promirent de revenir le dimanche, mais en partant montrèrent leur détermination en déposant leur argent sur le meuble qui faisait office de caisse.

Les occasions de s'amuser étant rares à San Pedro, la fête se poursuivit une grande partie de la nuit, et se termina par le torro de fuego, traditionnel mais périlleux, pour les spectateurs comme le courageux qui tenait le rôle de la bête, les fusées confectionnées par eux mêmes explosant souvent au lieu de brûler.



LOS REYES MAGOS.

La vie repris naturellement son cours. L'hiver s'avançait, les préparatifs de la Natividad occupaient grandement les parents; décorer la petite chapelle où ils se réuniraient pendant la nuit sacrée en attendant l'arrivée du sauveur, distribuer les rôles de la passion, selon une version qui leur était particulière et qu'ils interpréteraient comme tous les ans sur la petite place du village; désigner les soldats et surtout le christ, honneur recherché et dévolu à tour de rôle à une famille, tout cela demandait du temps, de l'organisation et beaucoup de diplomatie.

C'est la venue prochaine des Rois Mages, avec leurs espoirs de présents et de surprises, qui excitait les enfants. Dans leurs conversations ils imaginaient et décrivaient des jouets qu'ils avaient entre-aperçu à Pucalchuco dans les vitrines où chez des cousins lors de la dernière foire, cadeaux bien au-dessus des moyens de leurs parents, mais ils vivaient ainsi par avance une fête selon leurs rêves, plus belle encore. Carlos avait attisé leur impatience en leur promettant une surprise immense.

Tous juste après Noël un événement inattendu vint accroître cette effervescence. Un matin une voiture couverte de la poussière d'un long chemin s'arrêta devant le salon de coiffure. En descendit un gaillard paraissant aussi âgé que Carlos; ses cheveux gris coupés en brosse courte, sa mâchoire carrée qui accentuait la profondeur d'une cicatrice à la joue gauche, son nez légèrement tordu lui donnaient la physionomie d'un vieux boxeur.

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre; leur accolade vigoureuse était celle d'amis intimes séparés depuis longtemps qui épuisaient ainsi physiquement l'émotion violente qu'ils éprouvaient à se retrouver. Les enfants qui naturellement les épiaient, en déduisirent que tous deux étaient du même village.

Ils déchargèrent avec beaucoup de soins plusieurs grands cartons, refermèrent la porte. Les enfants comprirent de suite que l'inconnu apportait la surprise que Carlos leur avait annoncée à plusieurs reprises.

-« Carlos tu vas être satisfait, j'ai réussi à obtenir tout ce que tu m'avais demandé dans tes lettres. Tout est là, mais quel travail! »

« Je n'en doutais pas Henrique! C'est pour cela que je t'ai confié cette mission! Les gamins me posent toujours des questions sur le train, comment ça marche, pourquoi ça ne tombe pas, et pourquoi ça ne prend pas feu, je suis le seul qui peut leur répondre car je crois bien que personne dans le secteur n'a encore vu un train. Une chose de plus que nous aurons faite ensemble! Une de plus, mais la dernière sans doute...hélas. »

-« Sait-on jamais ce que nous réserve l'avenir, pense à notre vie aventureuse commencée pourtant bien tard, à un âge où d'ordinaire on ne pense qu'à la retraite. Non seulement tu vas être satisfait mais aussi étonné, car il y a des surprises, moi-même j'ai été sidéré par la ressemblance, l'exactitude et l'ingéniosité des mécanismes. Décidément Alberto, que j'avais retrouvé il y a cinq ans en Argentine, n'a pas perdu la main, quel artiste! Dépêchons-nous de monter tout ça, j'ai hâte de te faire découvrir son travail. »

Après avoir débarrassé la vitrine et occulté la vitre à l'aide d'une couverture, ils commencèrent à déballer leur trésor. A l'ouverture de chaque carton, Carlos poussait des cris de joie pareil un enfant découvrant ses jouets le matin de Noël.

-« Ah! La locomotive, Henrique, la locomotive! Quelle merveille! As-tu vu les bielles! Quelle précision! Comment Alberto a-t-il pu réaliser ce chef-œuvre de finesse et de réalisme? »

- « Je crois qu'il a conservé d'anciens catalogues sur lequel il se base pour réaliser ses maquettes, il y consacre un temps considérable, car tout est à l'échelle. Pour le décors il a fait appel à ses souvenirs, là encore Carlos, tu seras surpris de la fidélité. »

- « Et les aiguillages! Et la gare donc! Il a même pensé aux miradors! Ça alors! »

- « Passe-moi les wagons qui sont dans la boite jaune, Carlos. Alors? Saisissant n'est-ce pas? »

- « Incroyable, vraiment. Cela fait revivre des souvenirs que je croyais morts définitivement. »

- « Et regarde ça marche! » D'une pichenette Henrique débloqua la porte qui coulissa et ouvrit le wagon en grand.

Carlos regarda silencieusement le jouet qu'il avait dans la main, le regard éperdu, effrayé comme si la gueule grande ouverte de ce wagon vomissait des cohortes de fantômes par centaines, par milliers, qui se bousculaient et envahissaient tout son espace mental.

Il éprouvait un sentiment indéfinissable, fait d'un mélange d'images floues et de bruits confus recomposant cependant une atmosphère suffisamment fidèle pour le troubler. Le jouet pesait de plus en plus lourd dans sa main au point qu'elle se mit à trembler légèrement. Il ressentait un malaise qui lui nouait l'estomac et se traduisait sur son visage par un regard marécageux dans une physionomie brouillée.

Il fut tiré de ce saisissement par une apostrophe d'Henrique :

- « Dis donc sans blague, tu ne vas tout de même pas chialer! hein? Ach! aber für uns war es die schoene alte Zeit, nicht wahr karl?»

L'émotion venait de prendre le pas sur la prudence, masques tombaient, leurs vrais prénoms refaisaient surface.

- « Oui, oui, le bon vieux temps Heinrich, on peut le dire, c'était pour nous comme une deuxième jeunesse. Car enfin, nous étions dans un bataillon de réserve de la police de maintient de l'ordre, pas plus, pas du tout dans une unité combattante, quand on a fait appel à nous. Mais en parlant de souvenirs, le premier qui me vient est le froid épouvantable qu'il faisait là-bas... »

- « T'as raison Karl, mais il faut reconnaître que nous étions tout de même bien installés, avec chauffage, douche, salle de jeux, et même un petit jardin où tu faisait pousser des fleurs qui égayaient un peu notre environnement. »

- « C'est vrai, et de plus à l'extérieur le travail nous réchauffait, car les convois se suivaient sans arrêt surtout vers la fin. Il ne fallait pas mollir... »

- « Rappelle-toi aussi, Karl, que les ordres étaient d'être dur, brutal et même sans pitié. »

- « Oui et les ordres sont les ordres, pour nous le respect de l'autorité a toujours été profondément enraciné, on nous l'enseigne dès notre enfance, nous respections donc naturellement la hiérarchie. Nous nous sommes bien adaptés, malgré notre soixantaine bien tassée, nous étions bien plus efficaces que ces commandos de Lettons ou de Lituaniens, recrutés dans les camps de prisonniers, qui devaient soi-disant nous aider mais qui buvaient tellement et surtout n'importe quoi, qu'ils étaient la plus part du temps incapables de travailler. Nous, nous étions bien considérés, respectés et fiers finalement du travail exécuté. Selon moi, Heinrich, il n'y avait que les autrichiens qui étaient sérieux et consciencieux, peut-être même plus que nous. »

- « Normal Karl, ce sont des frères de langue, de race, de sang. Les luxembourgeois eux rigolaient tout le temps, je me rappelle que ça m'énervait beaucoup. Pourtant nous aussi savions nous amuser...hein! qu'elles soirées! Tu te souviens? »

- « Ah que oui, nous savions rire aussi on peut le dire, mais seulement une fois le boulot terminé. La mission d'abord. D'ailleurs nous avons été souvent félicités par nos supérieurs pour notre zèle et notre rapidité, il faut dire qu'avec REX, ça ne traînait pas trop à la descente des wagons. »

- « Oui, c'est vrai. On bousculait un peu ce troupeau, qui mettait de la mauvaise volonté à avancer comme s'ils avaient fait le voyage à pied, mais on ne maltraitait pas, ça non, absolument pas, d'ailleurs il y avait aussi des enfants, enfin manière de dire, car on peut donner ce nom là à ces êtres mannequins informes. C'est scandaleux de nous avoir accusé de cruauté! Pourquoi pas de torture? Passe-moi donc ces autres wagons, là, à gauche, Karl.. »

- « Tiens, les voici. Notre seul objectif était de vider les trains le plus vite possible pour qu'ils puissent repartir au plus tôt, car vers la fin nous commencions à manquer de matériel. Et puis ces loqueteux, ça ne ressemblait plus à des êtres humains. Quelle saleté repoussante! Quelle odeur! Mais comment pouvaient-ils supporter ça! Comment faisaient-ils pour vivre là-dedans, c'est impensable. L'hygiène n'était pas leur fort, vraiment, pas comme chez-nous. »

- « Réfléchit Karl, si ça avait été des hommes comme nous, ils se seraient révoltés, jamais nous autres n'aurions supporté d'être traités de la sorte. Quand on a de la dignité on se rebelle! Non, nous n'étions pas dans le même champ de civilisation, eux en plus se tenaient volontairement hors de notre sphère sociale, restaient entre-eux, refusaient les mariages croisés pour préserver la pureté de leur race, se sentaient supérieurs, ''élus'' comme ils disaient, vraiment ils appartenaient à une sphère d'inhumanité. »

- « Je suis d'accord avec ça Heinrich, mais comment pouvait-il y avoir des enfants parmi eux, ce n'était pas leur place! Pour moi c'est une chose incompréhensible, oui vraiment une énigme, des enfants quand même... » Karl ne terminait jamais ses phrases lorsqu'il abordait ce sujet. D'ailleurs dès que la conversation les entraînait dans des zones qui les mettaient mal à l'aise, ils utilisaient toujours la même ruse, s'en tenir au discours convenu inculqué pendant des années pour garder la distance entre eux et « ceux-là » et éviter de se mettre en cause.

- « Allez, maintenant posons le décors et les installations, regarde dans le carton rouge, là sur ta gauche Karl, tout est dedans. »

- « Quelle mémoire cet Albrecht! Mais il n'y avait pas de tunnels, du moins je ne m'en souviens pas. »

- « C'est vrai Karl mais il fallait agrémenter le paysage pour remplir le circuit. C'est pour ça qu'il y a deux tunnels, tu vas voir il y en a un autre juste avant la gare. »

Les rails serpentaient dans un paysage bucolique avec quelques vaches dans les prés et des arbres. L'ensemble construit selon les indications de Carlos, faisait un peu plus de trois mètres de longueur et deux de largeur pour remplir toute la vitrine.

- « Par contre les bâtiments eux, sont saisissants d'exactitude, Oh, oh, et il a même pensé aux cheminées!.. »

- « Oui et tu vas voir la suite, c'est la surprise dont je te parlais tout à l'heure. Je vais les monter moi-même car il y a un mécanisme ingénieux mais délicat. C'est l'instant de vérité, nous allons voir si ça marche, enfin avec Albrecht on peut être confiant, c'est du travail sérieux comme on nous a toujours appris à le faire. As-tu une prise de courant par ici? »

- « Oui, regarde sous la petite table, celle où il y a la lampe... »

- « Ah mais dis-donc! mais je le reconnais cet l'abat-jour, ça c'est une œuvre d'Hilda, pas vrai Karl? »

- « Exact. C'est le seul souvenir de valeur que j'ai pu sauver dans la débandade. »

-« Une vraie merveille, quelle finesse, quelle transparence! Et les dessins ainsi éclairés par l'intérieur ressortent mieux encore que sur la peau. Dis-moi Karl, comment as-tu fait pour l'obtenir, il n'y avait pas une si grande quantité de tatoués, et je me souviens qu'Hilda était très sollicitée... »

- « Disons que nous étions proches... »

- « Oui, oui, ça me revient maintenant. Quelle artiste! Je me suis toujours demandé comment elle se procurait ces peaux, bah! ça n'a plus d'importance maintenant, c'est loin, quand-même... sacré Karl! Bon... attention je branche le transfo. Et accroche toi, tu vas être sidéré par la surprise d'Albrecht. »

- « Ca marche, ça roule! les enfants vont être ravis, merci Heinrich... »

- « Attends, tu n'as rien vu encore, fais gaffe, c'est tout de suite après la gare, là...attention... voilà...regarde! »

- « Sensationnel! Je n'en crois pas mes yeux! Là, je ne sais plus quoi dire. Mais comment a-t-il réalisé ça? On s'y croirait, c'est génial. Chaque fois que le train passe devant les bâtiments, les cheminées crachent une bouffée de fumée! Là vraiment...mais comment a-t-il fait? »

- «  C'est Albrecht qui a inventé ce dispositrif! Il ne manque pas d'imagination. Il m'a donné une provision de son mélange, comme ça tu en auras pour longtemps »

Dans un épais silence, troublé seulement par les petits cliquetis du train et par des soupirs qui marquaient une reprise profonde de leur respiration, ils regardaient le train rouler, la fumée sortir des cheminées, perdus dans leurs pensées, avec de légers hochements de tête comme pour saluer l'arrivée d'un souvenir ancien, comme de loin on salue une vieille connaissance. C'était un défilé d'images, de sensations personnelles, impossible à partager.

Heinrich rompit cette méditation en rappelant qu'il souhaitait reprendre la route le soir même, quitte à rouler de nuit, pour être dans sa famille le lendemain.

Karl l'entraîna dans la cuisine où leurs deux couverts étaient déjà disposés sur la table, au centre de celle-ci un römertopf répandait dans toute la pièce des effluves de choux et de lard fumé. Un rappel du pays.

Ils s'installèrent et commencèrent à manger sans parler, comme pour laisser les évocations s'épuiser d'elles-mêmes, puis le goût du lard, l'odeur du chou et des pommes de terres les entraînèrent à se remémorer les repas de leur enfance et bientôt toute leur vie d'avant et celle de « de là-bas ».

La conversation roula sur cette période si importante à leurs yeux, mais ils en parlaient comme d'une vie sans conséquences, une vie banale d'employés ou d'ouvriers ordinaires, recherchant ensemble les noms de camarades ou de chefs qui leur échappaient, riant encore d'incidents qu'ils avaient trouvés comiques à l'époque. Cependant Ils se cantonnaient dans les généralités, respectant la règle implicite qui leur imposait un mutisme absolu sur leurs activités antérieures à leur rencontre. Ils s'étaient connus « au triage » ils y restaient encore aujourd'hui. Heinrich était particulièrement fermé sur ce point, il écartait si rudement les timides tentatives de Karl que celui-ci avait fini par penser que les motifs de sa mutation étaient complètement inavouables. Il l'aurait volontiers classé parmi les disciples de Stangen. Quant à lui qui redoutait le retour d'images qu'il avait eu tant de mal à ensevelir, il se satisfaisait de ce mutisme, son caractère n'étant pas suffisamment trempé pour affronter son compagnon.

Ce n'est pas une solide amitié qui les liait mais une force aussi puissante que celle du vide, faite du vide de leur existence réciproque dans laquelle ils ne sentaient rien, ils ne pensaient rien, qu'ils vivaient comme des somnambules avec l'impression d'être détachés de tout, d'être insensibles, supérieur, d'être « au dessus » conditions indispensables pour y trouver une forme de liberté. Leur imagination était épuisée depuis longtemps.

Dans une vie normale ils ne se seraient pas fréquentés, peut-être même, combattus, haïs; d'instinct, et sans connaître rien de leur vie précédent la guerre, ni de leur milieu, ni de leur éducation, choses auxquelles ils ne faisaient jamais allusion, ils sentaient qu'il y avait un gouffre entre leur manière de penser, Karl décelait parfois une pointe de mépris dans les propos d'Heinrich, due à un sentiment de supériorité mal dominé, mais chacun avaient dû renoncer à son passé. Ils étaient à présent comme soudés par une énorme pression extérieure qui avait effacé les différences originelles, exclus du monde ils ne leur restait rien d'autre à partager que cette vie informe imposée par la brutalité de la guerre.

Tous deux avaient échoués dans cette gare pour y exercer une fonction regardée avec mépris, puis ensemble avec quelques autres, ils avaient connu l'errance en Amérique du Sud avant que, l'oubli aidant, ils ne trouvent enfin un point fixe. Maintenant ils étaient dispersés dans divers pays, correspondant rarement, prudemment, sous couvert de nouveaux patronymes. Chacun s'était fagoté une nouvelle existence, faite de brindilles de bonheur arrachées en chemin. Ils s'en satisfaisaient car ils devaient s'en satisfaire.

-« Moi je n'ai jamais su ce que devenaient tous ces gens-là, et toi Heinrich? »

- « Ah non! moi non plus, ni les raisons pour lesquelles nous faisions « ça » d'ailleurs, je n'ai jamais cherché à savoir, on nous disait qu'ils étaient là pour travailler, mais je n'ai jamais creusé la question, c'était pas nos oignons après tout, nous, on nous avait pas rappelé pour ça et puis on a raconté tellement de choses, plus débiles et incroyables les unes que les autres. Après on a même parlé d'un système « génocidaire » donc c'est le système qu'il fallait accuser, pas nous, nous n'y étions pour rien, nous en étions les simples exécutants pas les inventeurs, nous ne nous doutions de rien, nous ne savions rien. Nous avions une confiance absolue en nos supérieurs, plus instruits, qui venaient tous de l'université, eux avaient du monde une compréhension plus approfondie, ils avaient une vision globale de la situation mondiale et des dangers que courait notre pays, et même l'Europe. Les ordres étaient réfléchis, pesés, soupesés, dans un but que nous ne saisissions pas entièrement et qu'il ne nous appartenait pas de questionner, ça c'était le travail de la hiérarchie, pas le nôtre, à notre échelon ce n'était que l'exécution. En fait nous n'étions qu'une petite partie d'un ensemble bien plus vaste qui nous dépassait, qui englobait le monde entier, un rouage infime d'un mécanisme immense. Que faire d'autre sinon qu'obéir. »

- « Pourtant toi aussi tu as été à l'université, hein Heinrich? C'est là que tu as reçu, comme c'était la grande tradition, ce coup de sabre qui te fait cette belle cicatrice... »

 

- « Mais Je n'y suis resté que trois ans, toutefois je n'ai pas voulu manquer cet honneur, être blessé dans un duel au sabre. Mais la tienne, Karl, n'est pas mal non plus. »

- « Moi c'est autre chose, j'étais jaloux de ces duels où vous autres qui avaient eu la chance d'être à l'université pouviez faire la démonstration de votre courage et comme Arrminius preuve de votre dédain de la mort. Moi, mes parents n'étant pas assez riches pour me payer des études, eh! bien je me l'a suis faite moi-même, avec un rasoir! Comme ça j'avais l'air d'être comme vous, et ça n'a pas été inutile car plus tard, comme je ne trouvais pas de travail, il n'y en avait pour personne, c'était la misère noire à cette époque, le chômage était effrayant, l'inflation délirante, t'en souviens-tu Heinrich? »

- « Tu parles si je m'en souviens! J'ai encore un billet de cinq milliards de marks, « même pas de quoi acheter un kilo de pain » et à cause des prix qui augmentaient d'heure en heure, je payais les ouvriers de l'usine deux fois par jour en espérant que leur argent ait encore un peu de pouvoir d'achat.

Tout avait été organisé pour mettre le pays à genoux, pour terrasser la patrie, c'était un complot mondial, couronné par la signature du traité de Versailles, dont le but était de démembrer l'empire pour piller nos richesses, alors que nous pouvions continuer à combattre, et même triompher. »

- «  Donc cette cicatrice m'a aidé finalement à entrer dans la police. Comme tu disais Heinrich, il était indispensable d'avoir une confiance aveugle dans notre hiérarchie, sinon comment aurions nous pu trouver la force de continuer notre tâche, sans la comprendre, et l'une des plus ingrates qui soient mais tout à fait indispensable. Cependant il ne fallait pas avoir les nerfs malades car nous n'avions pas reçu de formation. Mais à quoi bon se poser des questions, faire notre travail, exécuter les ordres voilà ce à quoi nous étions formés et pourquoi on nous avait appelés, bien que nous ne fassions partie que d'un simple bataillon de réserve. Nous avons été bien mal récompensés de nos sacrifices. Moi j'espérais bien réintégrer la Police de Bremen avec de l'avancement en récompense de notre dévouement... »

- « Oui, mais cela a mal tourné, et pour moi c'est incompréhensible car je me souviens des conférences dans lesquelles on nous démontrait par des films comment nous allions dominer l'Europe pour mille ans, une Europe enfin pure, saine, vigoureuse, débarrassée des mauvaises herbes. Et te rappelles-tu Karl, les défilés de nos troupes avec des matériels extraordinaires, à voir tous ces jeunes vigoureux, ces foules immenses enivrées par les rêves de retour à la nature, chanter dans la nuit avec les porteurs de flambeaux, nous étions tous emportés par l'exaltation collective, transportés par un désir de fusionnement, un besoin profond d'être transcendés, hypnotisés. Le peuple ressoudé et enthousiaste remettait là son sort aux mains de chefs, capables eux, de chasser le démon. »

En évoquant leurs souvenirs, Karl éprouvait intimement une sorte de honte d'avoir cru à ce qu'il considérait maintenant comme des momeries. Mais à l'époque aurait-il pu faire autrement? L'autre choix était le refus et la disparition. Il n'avait pas eu ce courage-là, ni la volonté, deux vertus qui n'étaient pas le trait dominant de son caractère, lui voulait juste mener une vie simple, mettre sa famille à l'abri en évitant de se faire remarquer, ressembler aux autres pour être heureux puisque tout le monde semblait l'être. Il n'avait rien souhaité d'autre, et puis l'air du temps était si compact qu'il était impossible de lui résister. C'était peut-être cela le secret du régime: à être continûment orienté, guidé, privé sans cesse d'initiative, on perd le pouvoir de diriger sa propre existence. Personne ne savait où on allait, pas même les responsables, il en était persuadé maintenant, mais la doctrine serinée, tambourinée, partout, chaque jour à chaque heure, avait infecté dans son entier le corps social affaibli. A la manière du boucan des rabatteurs elle avait forcé le Peuple à se réfugier dans la grotte aux chimères pour fuir les difficultés du présent qui paraissaient insurmontables et surtout sans fin. La plupart des dirigeants cherchaient à l'aveuglette leur lucidité perdue à la lueur d'une utopie. Les flambeaux ne pouvaient alors éclairer qu'une route vers un avenir meilleur.

Lui-même avait été bousculé, brinqueballé, malmené, par le flot irrésistible de l'Histoire. Sa vie comme celle de millions d'êtres avait été gâchée irrémédiablement, même sa fuite vers l'Amérique du Sud avait été une énorme erreur. Une fois de plus il s'était laissé convaincre et laissé filer son existence; le Commandant leur avait expliqué que les troupes soviétiques avançaient rapidement et que les Russes ne feraient aucune différence entre les fonctions ou dans le degré de responsabilité, tous seraient, au mieux fusillés sur place, ou bien déportés en Sibérie. « Là-bas » ils seraient pris en charge, tout avait organisé pour les mettre à l'abri.

Il s'était laissé emporter par le vent de panique qui s'était levé, dû à l'effondrement du sentiment d'impunité provoqué par un premier recul de l'armée qui, ils en avaient le pressentiment, ne tarderait pas à se transformer en débâcle. Le voile de l'inconscience levé, tous à présent semblaient découvrir la barbarie de leurs actes, dont la bestialité crûment mise à nue s'étalait partout, comme la marée descendante découvre l'estran jonché de détritus.

Il ne comprit sa naïveté que bien top tard en apprenant que les hommes de sa classe rentrés au pays étaient considérés comme victimes, leur âge les exonérant de tout soupçon. Considérés comme trop vieux pour avoir pu commettre de telles atrocités, ils étaient accueillis en bons Grand-Pères, et de même ces hauts gradés, hautement crétins, menaient sans être inquiétés une vie calme au sein des leurs, alors que lui vagabondait depuis des lustres dans l'intranquillité, sans nouvelles des siens. Sa famille devait le croire mort, tout comme lui-même était certain que son aîné avait été tué sur le front de Russie vers lequel il avait été envoyé lors de sa mobilisation. « Voilà une troupe d'apprentis cadavres ou d'apprentis bouchers » avait-il pensé en le regardant défiler martialement avec son régiment, sans mesurer à l'époque la profondeur de cette réflexion inspirée lors uniquement par la tristesse de la séparation et ses souvenirs de 14. N'était-il pas fier lui aussi lorsque son régiment parada devant son père avant de monter au front? Le cycle recommençait.

Et le cadet, et sa femme? Morts eux aussi sans doute car comment auraient-ils pu survivre? À peine posées ces questions trop douloureuses et à jamais sans réponse, étaient chassées comme les fantômes par chant du coq, par d'autres préoccupations plus matérielles grâce auxquelles il mettait son esprit à l'abri.

Il admettait que son existence n'avait été qu'une cascade d'erreurs pourtant, face à Heinrich, il ne se sentait toujours pas la force d'en parler ouvertement, il n'avait pas le courage de confronter ses pensées aux siennes, intimement convaincu de la profondeur de leur désaccord, à quoi bon lui dire que selon lui, c'est l'orgueil, cet hybris de la vanité, du Haut-Commandement qui avait perdu l'Armée. En Pologne le silence leur avait permis de vivre ensemble alors, toujours à la recherche de tranquillité, il se laissait encore porter par la conversation, approuvant conformément à leur ancien état d'esprit.

« Et il y avait de quoi Heinrich, ces cathédrales émotionnelles étaient grandioses. Nous prenions conscience de notre supériorité, on se sentait fiers, oui de toutes nos fibres dilatées fiers et puissants. Vraiment il fallait être névrosés pour ne pas se fondre dans la masse et communier avec le peuple dans ces spectacles grandioses. Notre magnifique jeunesse sportive qui rendait un culte à la nature, qui pratiquait le naturisme pour mieux communiquer avec les forces telluriques, que c'était beau à voir, malgré notre âge ça nous faisait tous vibrer. »

« Il faut reconnaître Karl que le Parti nous avait rendu notre fierté; il avait lavé la honte de la défaite injuste, effacé le diktat du traité de Versailles et l'humiliation suprême de l'occupation noire. Être soumis au contrôle des nègres! Quel avilissement! Quelle dégradation! C'est bien la preuve qu'on voulait mettre notre race aryenne à genoux par un métissage forcé.

Avec le Parti c'était le renouveau, nous vivions la renaissance de la Patrie, tout le peuple qui retrouvait sa grandeur passée, était en masse derrière lui.

En fait nous étions bien invincibles et si nous n'avions pas été trahis, par un coup de poignard dans le dos tout comme en juin 1919, alors que nous n'avions pas perdu la guerre, notre révolution, car s'en était une, aurait triomphé et alors toutes ces actions qu'on nous reproche maintenant seraient oubliées et aujourd'hui le monde serait plus pacifique et bien meilleur. Oui mais voilà nous avons été trahis et au final nous avons dû fuir Karl, nous les seigneurs, fuir honteusement. Et encore heureusement que notre Commandant connaissait une filière, sinon... »

« Hélas oui, Heinrich, quel dommage, le monde n'a pas compris notre mission, mais c'est comme ça et finalement nous nous en sommes bien tirés, nous sommes enfin tranquilles dans ce pays, car oubliés. Moi je suis entouré d'enfants, comme protégés par eux, tout mon bonheur; je me sens comme le grand-père du village, je m'y suis habitué. Demain je vais les épater avec le circuit, ils n'ont jamais vu une chose pareille ces pauvres niños, ils sont impatients de découvrir la surprise que je leur ai promise. »

Ils continuèrent un long moment à bavarder de leur vie à cette époque, des évènements qui les avaient marqués, qu'ils filtraient, organisaient, réarrangeaient; ils interprétaient prudemment leur comportement et analysaient leurs réactions de manière à réduire leur implication et épargner leur dignité, s'abritant toujours sur le l'aspect « qui-n'avait-plus-rien-d'humain » des foules qu'ils avaient pour mission de faire descendre des wagons, de trier, et de remettre aux commandos chargés de les acheminer vers le camp de travail, car c'était la seule chose qu'ils avaient à faire, rien de plus, alors comment pouvait-on leur en faire reproche? pour le reste il fallait aller voir plus haut. Ils ne s'engageaient jamais plus loin par peur de réveiller des souvenirs incontrôlables qu'ils avaient réussi à éloigner et dont le retour maintenant leur seraient insupportables.

Puis après un dernier verre du tord-boyaux que les villageois avaient offert à Carlos en récompense de son rôle décisif lors du sauvetage de José, qu'Heinrich d'ailleurs trouvait bien supérieur au schnaps du camp fabriqué par les Polonais, avec des ingrédients anonymes, ils se levèrent avec peine car ils avaient vidé plus des trois-quarts du cruchon. Ils s'étreignirent longuement, ayant conscience de se voir pour la dernière fois. La voiture d'Heinrich disparue dans la nuit.

Carlos rangea la cuisine, avala le restant du cruchon et, avant d'éteindre la lumière, il remit en marche et contempla durant une demie-heure le train miniature qui venait de lui rapporter tant de grands souvenirs, puis à moitié endormi alla se coucher en titubant .

En prenant ses affaires de nuit dans la commode Carlos tomba sur le revolver d'ordonnance qui ne l'avait jamais quitté. Il le prit et alla s'assoir au bord du lit.

C'était un vieux modèle français datant de la première guerre que son père brancardier avait, selon la mémoire familiale, pris sur le cadavre d'un capitaine français du Génie. Carlos y tenait beaucoup, car bien qu'il ne fût pas réglementaire, il avait réussi à le conserver pendant son service dans la police. Maintenant il était autorisé à le porter pour cette nouvelle mobilisation avec grade de sergent, si bien qu'il le considérait comme un talisman. Il était très lourd. Carlos le soupesa, le trouva plus pesant encore que dans ses souvenirs, le tourna et retourna dans ses mains osseuses, fit rouler le barillet bien chargé qui émettait un léger ronronnement harmonieux et rassurant sur son bon fonctionnement, il examina l'intérieur du canon, promena lentement celui-ci sur ses lèvres, fit le tour de son menton, remonta sur sa joue le long de sa cicatrice et s'arrêta enfin sur sa tempe.

Sa tête tombait sur sa poitrine, sous l'effet de l'alcool il n'arrivait plus à la maintenir, elle aussi, comme tous ses membres, était trop pesante, comme excédée des souvenirs qui avaient débarqués du petit train dans la gare d'Alberto.

Cette gare le renvoyait à une autre en Ukraine, où il avait débarqué un été avec son unité pour accomplir une mission que personne, pas même le capitaine, ne connaissait exactement. Il n'y avait plus de combats dans cette région conquise en un éclair au milieu de l'enthousiasme des populations, et dans la compagnie le sentiment général était qu'ils feraient « du maintient de l'ordre » leur métier en quelque sorte. Ils n'avaient plus l'âge d'être des guerriers. Tous étaient de bonne humeur comme s'ils arrivaient en vacances.



LE NETTOYAGE

Au cantonnement une brigade de ceux qui étaient là depuis quelques semaines et qu'ils venaient relever, rentrait d'une opération. Les hommes avaient une mine terreuse, portaient des uniformes maculés de boue avec de larges et bizarres taches blanchâtres. Tous avaient l'air épuisé et ne se mêlèrent pas à eux.

« Eh! Les gars, on dirait qu'il y a du boulot, il est temps qu'on arrive, z' avez l'air sur les genoux!  » Cette interpellation venait du bout-en-train officiel de la compagnie. Les autres les regardèrent en secouant la tête, comme pour les plaindre de leur naïveté et montrer ainsi leur incapacité à fournir une quelconque explication, à parler peut-être.

Le soir même le capitaine leur annonça qu'ils se lèveraient à trois heures du matin pour participer à une mission importante et très intéressante pour laquelle il ne voulait pas de lâches. Cette annonce les laissa perplexes.

Le bataillon fut rassemblé en demi-cercle sur la place d'armes où Ils y patientèrent une heure. Enfin on leur annonça l'arrivée du Commandant Hoffnung qui dans une brève déclaration leur dévoila le but de cette mission si importante. Elle consistait à regrouper la population juive d'un village, à trier les hommes valides aptes au travail, voilà c'était tout. Quant aux autres, malades, vieillards, femmes, enfants, nourrissons, et tous ceux incapables de marcher, ils devaient être liquidés, c'est-à-dire fusillés, ou abattus sur place. En ce moment même, ajouta-t-il, d'autres bataillons sont à l'oeuvre dans les environs, dans trois jours la région sera « judenfrei »

Un silence compact accueilli ces ordres. Hoffnung paraissait très mal à l'aise pendant son discours, sa voix avait perdu son ton cassant habituel, il dandinait sa grande carcasse et cravachait nerveusement ses bottes, enfin il précisa que ceux qui ne souhaitaient pas participer à l'opération pouvaient faire un pas en avant, ils en seraient dispensés sans aucune sanction, il engageait sa parole d'honneur d'officier sur cette promesse.

Carlos ressentit à nouveau la tension extrême qui s'installa alors parmi les hommes nullement préparés à ça. Pris de court, dans chaque tête se livrait une lutte terrible, ces ordres inattendus, étaient horribles, atroces, répugnants, inhumains au-delà de ce qu'ils auraient pu imaginer, eux qui avaient déjà connu le feu, sur l'instant, se seraient portés volontaires pour un assaut meurtrier, au corps à corps, à la baïonnette, plutôt que de se plier à ces directives immondes. Jamais ils ne pourraient tuer de sang froid, assassiner à bout portant des civils sans défense, des enfants surtout. Des enfants, impensable!

La plupart qui vivaient là leur deuxième guerre, cette fois sans combat, n'avaient plus l'énergie de leur jeunesse, cependant étaient encore emportés par un violent besoin de ressentir des émotions dans lesquelles ils pourraient échapper à cette vie militaire morne, routinière qui les dégoûtait. Ces missions ne pouvaient être pire que l'intraitable mélancolie de la séparation d'avec leur famille.

Ils s'entre-épiaient, inquiets de voir si un camarade, et lequel, allait faire ce pas en avant, un seul petit pas qui le libérerait certes, mais l'exposerait en conséquence au mépris des autres, à l'isolement, au rejet, à l'exclusion de cette fraternité qui soude les troupes et qui est plus indispensable encore au moment des coups durs. Comment renoncer à ces joyeuses soirées bien arrosées où tous se fondaient dans une émotion collective pour oublier le présent ou bien le ressentiment qu'ils éprouvaient en pensant à leur vie d'avant, il y avait là un fusionnement où ils avaient l'impression de recréer la tribu primitive.

Rompre l'esprit de corps, refuser de prendre part à une action difficile, laisser aux camarades le sale boulot, était une posture de poule-mouillée, un réflexe de détraqué, de race dégénérée, une attitude asociale, une conduite indigne du Grand Reich enfin, dont le service excluait toute hésitation.

De plus en y regardant bien, c'est le bataillon tout entier qui tirerait en exécution d'ordres impératifs reçus, et non pas un individu seul, le poids de la responsabilité s'en trouvait de ce fait largement réparti, donc allégé. C'est ce dernier argument avait eu raison de la répugnance de Karl.

Carlos trouvait cette justification encore très convaincante, ce n'était pas de la lâcheté, mais de la solidarité. Avait-il été lâche? En abandonnant ses frères d'arme n'aurait-il pas commis un acte tout aussi méprisable? Il faudrait qu'il y réfléchisse un jour, et puis tout dépendrait de la tournure prise par les évènements, au final c'est toujours la victoire qui prononce le jugement moral.

Karl qui jusque là vacillait encore entre répugnance et acceptation, se résolu à rester. Il était couvert d'une sueur glacée alors qu'une chaudière semblait avoir explosé à l'intérieur de son corps. Mais pouvait-il rompre la cohésion de son groupe, lui un gradé pouvait-il, face à des centaines de camarades, abandonner les hommes de sa section qui avaient une si grande confiance en ses ordres qu'ils leur tenaient lieu à la fois de pensées et de morale; cela était aussi au-dessus de ses forces, ses jambes, dont il avait déjà du mal à maîtriser le tremblement, refuseraient à coup sûr de le porter en avant.

Il prit le parti qui demandait le moindre effort, noyer sa responsabilité dans celle anonyme du bataillon, comme les Hébreux qui lapidaient les condamnés hors des murs de la cité et tous ensembles, afin que personne ne puisse être souillé individuellement.

Faiblesse, mollesse, manque de courage, ou sensible, bonne pâte, débonnaire, étaient les faces opposées des traits de son caractère, considérées comme qualité ou défaut selon les circonstances et cette fois-ci selon les conséquences. Karl le savait bien mais comment aurait-il pu en changer en restant lui-même.

Cependant il y eu un flottement, on sentit un frémissement courir dans la troupe; un homme, puis deux, finalement cinq sur les deux cent cinquante du demi-bataillon, se présentèrent. Ils étaient tous de la troisième compagnie, ce qui mit en rage Stangen, leur Capitaine, outré que les seuls rebelles fussent directement sous ses ordres.

Jactancieux, il n'avait jamais caché son dégoût personnel, profondément enraciné envers « cette engeance de rats, de vers, ces porcs qui couchent dans leurs excréments, cette race qui avait assassiné notre seigneur et qui osait se proclamer peuple élu. » Il les haïssait de toute sa substance et ne manquait jamais de faire étalage de son aversion.

Allouvi de colère, des envies de meurtre dilataient ses pupilles et faisaient palpiter ses narines, il éructa :

 « Dégonflés, lâches, capitulards, sous-hommes, » hurlait Stangen en faisant devant le front des troupes des aller-retour à grandes enjambées, gesticulant, brandissant son revolver avec des gestes dont on ne savait pas si c'était des menaces ou des incitations, « vous vous planquez comme des foireux pendant que toutes les nuits, chez nous, des avions bombardent aveuglément nos villes, éventrent nos maisons, tuent sans pitié nos femmes et aussi vos petits enfants, oui, parfaitement les vôtres, et vous hésitez encore trouillards! Vous n'êtes qu'une bande de traîtres!» À ce rappel, un murmure parcouru les rangs qui étouffa toute autre velléité d'abandon.

En revoyant cette scène Carlos souriait, les imprécations de Stangen lui apparaissaient bien ridicules, mais il devait convenir qu'à l'époque, lui aussi avait été impressionné, particulièrement par le rappel des bombardements, bien qu'il ne vit pas le lien qui pouvait exister entre les avions anglais et ces misérables petits juifs testacés, en haillons, comme il en avait croisés tant sur les routes, et qui étaient si éloignés de l'image de ces « gros pleins de soupe fumant le cigare» sur les affiches des campagnes d'information et de mises en garde. Mais enfin, il avait récemment perdu un oncle et une tante lors d'un raid de ces lâches qui semaient la mort en se cachant dans les nuages à dix mille mètres d'altitude. L'éloquence de la passion l'avait vaincu.

Les cinq dissidents partis, des munitions supplémentaires furent distribuées. À la grande quantité qu'ils reçurent les hommes se réveillèrent, ils comprirent subitement qu'ils allaient bel et bien participer à un énorme massacre de civils, de non-combattants, et au vu du nombre de cartouches, perpétrer une tuerie de grande ampleur. Maintenant ce n'était plus de la théorie ni de la propagande, ils se heurtait de front à du concret, du concret palpable et qui pesait lourd dans la musette. Cinq sur deux cent cinquante, Hoffnung pourrait être fier de ses troupes.

La réalité flambant crue, qui jusqu'alors dissimulait sa vraie nature derrière les fumées des grands discours, les fanfares du futur radieux, les appels tonitruants au patriotisme, leur sautait brutalement au visage; dans peu d'instants leurs forfanteries prendraient corps, ils devraient en assumer la férocité, les accomplir autrement qu'en paroles. Parler ne coûte rien. Ils seraient seuls et c'est eux, eux seuls, qui déclencheraient l'horreur absolue d'une boucherie sanglante, seuls ils en seraient les exécutants, eux seuls en seraient responsables. Comme dans les abattoirs, la guerre est un circuit dans lequel on ne revient pas en arrière.

Ce constat anéanti le regain d'énergie, et chez certains le brûlant désir d'une vengeance fantasmée, que les exhortations de Stangen avait suscitées.

Plus tard Carlos, comme tous, se plaignit de n'avoir pas eu de délais de réflexion, d'avoir été pris au dépourvu et de ce fait s'être laissés entraîner par le comportement général, mais pour lui comme pour les autres, c'était trop tard, le piège était refermé. Tous avaient laissé passer la petite chance offerte par Hoffnung, hésité puis refusé à faire un petit pas et maintenant ils allaient franchir le seuil entre la lumière et l'obscurité et là perdre leur âme à jamais, emportée par les flots de sang.

Leur destin était irrémédiablement scellé, leur vie venait de basculer sans retour dans l'enfer. Ils ne seraient plus jamais des hommes ordinaires ayant fait une guerre ordinaire, plus ou moins de bon gré avec plus ou moins d'enthousiasme et de conviction, mais des criminels de guerre, auteurs de crimes abjects, en un mot des bouchers de viande humaine.

Dans leur confusion mentale, beaucoup réagirent comme des enfants qui la nuit terrorisés par un bruit inconnu, mettent la tête sous l'oreiller, ceux-là s'abritèrent derrière la certitude qu'ils étaient invincibles et par là-même intouchables. Pour la majorité l'impunité était assurée et garantie par la puissance des troupes, sur ce point leur confiance était entière. De fait l'armée qui partout en Europe volait de victoire en victoire, était un refuge sûr; naturellement, contraints et aidés par l'alcool qui leur serait distribué généreusement, ils le feraient ce sale boulot, avec lequel d'ailleurs tout le monde à l'arrière, qui ne connaissait rien de la réalité, était d'accord, puis plus tard, après la guerre, la vie reprendrait son cours ordinaire, tout serait oublié, effacé, c'était toujours comme ça. Il y avait maints exemples dans l'histoire. Tous le monde oublierait, eux-mêmes oublieraient. La pensée magique avait été leur seul recours.

D'autres puisèrent dans leur antisémitisme délirant pour trouver des motifs plus virulents encore d'exaspération, se mettre ainsi la rage au ventre et s'épargner des tourments de conscience. Ils s'entre-excitaient à trouver des motifs de tuer, ils se sentaient confortés, justifiés par le discours de Stangen. Après-tout c'était bien « de leur faute à eux » s'ils se trouvaient réduits à cette dernière extrémité car ils n'étaient pas méchants au fond et n'aspiraient qu'à retrouver la paix, comme avant, et rentrer chez eux au plus vite. Les juifs étaient le dernier obstacle dressé devant la tranquillité.

Le mot juif était le sésame qui allait leur permettre de libérer, à une vitesse stupéfiante, leur pulsions, faciliter l'exécution des ordres puis de les justifier pour enfin entrer dans un autre monde. La guerre n'avait-elle pas été déclenchée par le gouvernement uniquement pour que le pays ne soit pas étouffé par le complot mondial de cette clique dont le but final était de s'emparer des leviers de commande aux seules fins réduire les aryens à l'état d'esclaves, le Protocole, qu'on avait opportunément découvert, avait mis au jour le mécanisme qu'il était grand temps d'enrayer. Un peu de violence bien ciblée éviterait une violence généralisée au monde entier. De plus ici, en Ukraine, où ils avaient été accueillis en libérateurs, c'était des juifs inconnus, pas même allemands que personne ne chercherait à venger. La paix revenue le pays leur serait reconnaissant d'avoir participé à la phase finale de l'épuration car il s'agissait bien de cela, une quête éperdue de pureté.

Pour les avoir longtemps côtoyés Karl aurait pu désigner et classer ses camarades dans l'un des deux groupes, mais les noms lui échappaient maintenant.

Il y avait aussi une troisième catégorie, ceux qui étaient du même acabit que Stangen. Chez eux les idées floues introduites depuis des années dans leur esprit par la propagande et qui y flottaient comme en suspension, se mêleraient à la démence infuse en chaque être humain, pour se cristalliser en une théorie de solution unique et surtout finale. Leur conviction était totale. La conviction est la gueuse attachée au cou de celui qui va se noyer.

Ils se sentaient à l'aise dans ce discours qui les avaient libérés et on pouvait être certain que ceux-là participeraient avec férocité, portés par un fanatisme exalté, pressés de baisser au plus vite le rideau du dernier acte, le seul qui donne son sens à la tragédie. Puis la besogne se révélant sans fin, ils seraient condamnés à chercher dans l'hybris une cohérence à toute cette folie à laquelle ils participaient. Alors se considérant eux-mêmes comme des victimes, pris de vertige, pour se venger, ils se déchaîneraient sans retenue, massacreraient avec de plus en plus de violence et de perversion.

Ils chercheraient dans le pire un soulagement à l'angoisse de l'échec qui les envahirait, ils remplaceraient l'horreur par une horreur plus grande encore, s'enfonçant sans rémission dans la barbarie avec l'espoir insensé de découvrir au bout un sens à cette entreprise démentielle.

Ne pas avoir le dernier mot, comprendre que leur combat, que les pogroms auxquels ils participaient, n'étaient au final que des massacres grossiers, vulgaires, injustifiables et vains, faits pour assouvir leur propre sauvagerie, leur délire de supériorité, serait les plonger dans une vésanie totale. La folie n'est que la recherche obstinée de la cohérence absolue.



LES YEUX NOIRS

Carlos revoyait avec netteté ce village qu'il atteignirent après une heure de route; des petites maisons basses, tristes, sales, resserrées, comme solidaires pour affronter une tempête annoncée, des ruelles étroites et boueuses, dans lesquelles il n'y avait pas de vie, qui débouchaient sur une place en terre battue, détrempée par une série d'orages violents, habituels en ce début d'été, elle aussi désertée. Au bruit des camions les habitants avaient dû se terrer dans leur cabanes. Il entendait à nouveau distinctement le claquement des ordres qui distribuaient les rôles, hurlés pour remuer les hommes qui ne montraient pas trop d'allant. Une moitié du bataillon fut dirigée vers la forêt pour préparer « le champ opératoire » selon les mots de Stangen. Le reste s'occuperait de déloger, de rassembler et trier la population.

Warten, l'adjudant de la compagnie qui avait d'excellentes relations avec Karl soupçonna son malaise. Il lui confia la charge d'établir avec sa section un cordon de sécurité aux abords du village pour empêcher toute tentative de fuite. Cette précaution lui paru bien superflue car qui aurait pu s'échapper et pour s'enfuir vers où?

Carlos soupirait encore profondément en repensant au soulagement que lui et les siens ressentirent alors de n'être pas mêlés directement à l'opération qui commença selon les ordres donnés.

Par groupes de quatre, les hommes entrèrent les maisons abritant des juifs, trouvées sans difficultés car désignées telles par les autres villageois, qui en récompense recevaient le droit de les piller. Karl était posté assez loin et pourtant il entendait les cris des soldats « schnell, raus, schnell», de partout les détonations avec les hurlements qui les suivaient immédiatement, et même les gémissements des femmes ou des vieux bousculés qui tombaient à terre.

Carlos s'étonnait de sa mémoire auditive, comment pouvait-il avoir entendu, malgré la distance, de simples gémissements; de même il doutait de la fidélité de sa vision car, en dépit de l'éloignement, c'est l'expression d'incompréhension des visages qui le frappait. « Nous sommes misérables, il n'y a rien à voler chez nous, alors pourquoi, oui pourquoi, qu'avons-nous donc fait? » lisait-il sur la figure de ces gens. Dans leur inextingible stupéfaction ils ne comprenaient pas qu'il ne pouvait pas y avoir de pourquoi, lorsque le volcan explose il n'y a plus de pourquoi.

Carlos se dit que son imagination détraquée inventait ces visions, si anciennes et si prégnantes pourtant, pour qu'il arrête enfin d'y penser; alors et en dépit de la douleur pulsative qui heurtait ses tempes, il recommençait, mais toujours, et avec une précision étonnante, les mêmes images et les mêmes sons lui revenaient. Il devait être victime d'acouphènes sa mémoire.

Les juifs de travail furent rassemblés et chargés dans des camions, le reste après quelques ultimes exécutions de traînards, dirigé à pied vers la forêt proche du village, où les attendaient l'autre partie du bataillon. Bientôt retentirent les claquements des fusils et les crépitements des mitraillettes.

Le cordon de sécurité n'avait plus d'utilité aussi l'adjudant ordonna-t-il à Karl de faire fouiller les maisons par ses hommes pour rechercher et abattre ceux qui auraient réussi à s'y cacher. Karl les sépara en deux groupes qui commencèrent les perquisitions. De temps à autre il entendait des coups de feu, soulagé de ne pas savoir d'où ils venaient, ni ce qui réellement se passait.

« Les hommes font leur travail » commenta-t-il, ce à quoi brusquement l'adjudant ajouta: «Bon, alors à nous maintenant, allons le vérifier par nous-mêmes ». Karl comprit que cette fois il n'échapperait pas à l'action.

Ils inspectèrent un, deux, puis trois taudis sans rien découvrir d'autre que des cadavres de vieillards ou de malades cloués dans leur lit, qui étaient déjà si près de la mort quand la balle les avait frappés qu'elle n'avait fait que les pousser juste un peu dans la-delà. Ils formaient une galerie de grotesques, avec leurs membres sans chair pendants hors de leur couche, avec leur tête cireuse, tout en os comme celles des momies, dressée au bout d'un cou démesurément long, avec une bouche grimaçante, vertigineusement ouverte comme pour, dans une ultime tentative, claironner l'horreur.

Ce détail n'avait pas frappé Karl à l'époque, mais maintenant Carlos revoyait avec acuité ses visages bistrés, tordus par un dernier rictus de leur gencives, dans une velléité de communiquer. Cela étonnait son esprit et il se demandait pourquoi cette question surgissait seulement aujourd'hui et quels avaient pu être les derniers sons sortis de ces gargouilles infernales. Étaient-ce des cris, des supplications, des malédictions? La mort prêtait à ces pantins des airs de prédicateurs démoniaques qui semblaient condamnés à proclamer leurs imprécations furieuses jusqu'à la fin des temps.

Puis ce sont les odeurs qui prirent le dessus chez Carlos; il en fut content car c'était de nouvelles pièces qui l'aideraient à reconstituer le puzzle de cet instant de sa vie chassé de sa mémoire depuis des années mais que maintenant il voulait à toute force faire revivre.

C'était des odeurs fades de bois moitis et de patouille à l'extérieur; à l'intérieur, celles aigrelettes des nourritures de pauvres dominées par le chou, mêlées aux exhalations pouacres des corps encore chauds d'où suintait une sueur fétide et du sang qui s'écoulait encore de certains, mélange de chair en putréfaction, de charogne, qui tapissait encore ses narines des mois après.

À cette évocation du charnier il eut envie de vomir mais il avait si mal au dos, au cou aussi, et puis il se sentait si misérable, beaucoup trop pour faire le moindre mouvement.

Au fond d'une impasse Karl entendit un bruit assourdi, comme des sanglots que quelqu'un chercherait à feutrer. Il poussa la porte en bois et le faible gémissement le conduisit vers une soupente. En ouvrant la trappe du réduit il découvrit une jeune femme recroquevillée sur un bambin auquel ses bras squelettiques tentaient d'apporter une protection, dérisoire, mais la seule qui lui restât,. La femme leva la tête, sa bouche était ensanglantée par les morsures faites à ses lèvres pour tenter de ravaler ses pleurs, puis l'enfouit dans le cou de son enfant, qui lui le regardait sans peur de ses yeux sans blanc, mangés par le noir de ses prunelles immenses. Karl ne su pas quoi faire; là, il était seul devant une décision terrible à prendre et à laquelle il n'avait pas été préparé, la solution devait venir de lui-même, du profond de son être. Il n'y avait plus d'ordres ni de groupe dans lequel se fondre pour échapper à la responsabilité, il restait tout seul à devoir assumer les ordres, ordres que jamais il n'avait imaginé entendre un jour. Encore moins exécuter.

Submergé par l'émotion qui lui brouillait la vue et paralysait son esprit, il resta un instant immobile, la tête commençait à lui tourner. Soudain l'adjudant surgit de derrière lui et tira sur la femme.

Elle eut un petit sursaut avant de s'effondrer sans cri sur son enfant, le barbouillant de sa cervelle qui coulait de sa tête par un trou énorme. L'image des hommes qu'ils avaient croisés au moment de leur arrivée au cantonnement et qui eux rentraient de mission avec des uniformes maculés d'éclaboussures blanchâtres, lui sauta brutalement au yeux. C'était donc ça! Sur le vert militaire des capotes raides de boue et machurées, les éclaboussures blanches étaient des giclures de cervelles! Cette révélation le transit.

L'enfant ne pleura pas, il les regardait toujours, ou plutôt il semblait à Karl que ce regard lui était destiné personnellement. Un regard noir démesuré et doux, qui éclairait son visage famélique mais qui n'exprimait pas la peur mais bien plutôt la confiance. Ce regard qui le pénétrait jusqu'à la moelle devait bien signifier quelque chose, il en était certain, il devait absolument en déchiffrer le message si lourd de signification et en transmettre le secret. L'enfant lui confiait une mission, oui voilà c'était bien cela, une mission de confiance, l'enfant avait confiance en lui, Karl, et il remettait son avenir à son âme abondante.

Pétrifié il le fixait avec intensité, stupide, paralysé, son bras droit pendant au bout duquel son revolver allait s'alourdissant et semblait devoir échapper à ses doigts. Il ne bougeait toujours pas, hypnotisé, englouti par les yeux immenses, par ce regard d'un noir de gouffre.

« Tue l'enfant! hurla Warten, seul il ne survivra pas, pour l'amour de dieu tue-le donc Karl, tu lui éviteras des souffrances atroces, tue-le! c'est un acte de charité chrétienne, allez tire donc...tue-le, oui par charité»

Carlos n'arrivait pas à revoir cette scène jusqu'à la fin, il ne se souvenait pas comment il avait tiré, ni même s'il avait réellement appuyé sur la gâchette. Ses doigts crispés le faisaient encore souffrir, il voulait douter encore. Il gardait seulement la souvenance du noir des prunelles qui avait envahit tout son espace cérébral.

Charité chrétienne, charité chrétienne...ah! c'était donc de là que venait son expression favorite, celle qui lui était venue spontanément à l'hôpital lorsqu'on le félicitait pour son acte de bravoure et transformée depuis par les villageois en un sobriquet affectueux. Pour eux il était devenu «  Carlos de la caritad »

Avait-il vraiment tiré? Non, ça il le refusait énergiquement, c'était une chose impossible à imaginer donc plus encore à faire. Il n'avait pas pu appuyer sur la gâchette de son revolver d'ordonnance, tuer des enfants était un acte monstrueux et impensable, l'éducation chrétienne stricte qu'il avait reçue affichait un respect religieux de l'enfance, d'ailleurs le pays tout entier rendait un culte fervent à la jeunesse. Pourtant l'adjudant avait bien tué la mère, si jeune encore et si inoffensive. Alors lui, lui, qui était seul devant l'enfant, qu'avait-il fait? Il avait peur de la révélation car il savait trop bien que c'est l'arme qui a fait l'homme.

Tant qu'il ne revivrait pas toute la scène jusqu'à son dénouement, cette suspicion tarauderait sa tête rongée d'anxiété. Cette question à laquelle il ne pouvait répondre était subitement devenue de la plus grande urgence pour Carlos. Jusque là il avait pu l'éviter et, aidé par les voyages incessants lors de sa fuite, l'enfouir à force d'efforts dans les entrailles de sa conscience, mais la visite d'Heinrich et le remue-ménage des fantômes, l'avait forcé à ouvrir le tiroir du diable.

Il décida de fouiller au fin fond de sa mémoire pour retrouver, quoi qu'il lui en coûtât, cet instant crucial. Ce serait une lutte terrible et un risque considérable. Il lui faudrait se raccrocher au moindre détail pour reconstituer les derniers gestes. D'abord recenser puis organiser les bribes éparpillées de souvenirs palis, qui flottaient inconsistants, sans cohérence comme pour mieux lui échapper, après les discipliner sinon il divaguerait avec eux; dans le camion qui les conduisait au village, pendant le discours d'Hofnung, la crue du Beni, les gesticulations de Stangen, les foules hagardes qui descendaient des wagons à bestiaux. Ce n'était que des refuis de son esprit chamboulé par ces visions térébrantes pour tenter d'esquiver le remora. Et il avait si mal à la tête.

Ensuite il orchestrerait les images pour repasser les évènements dans l'ordre ou au hasard jusqu'à ce qu'il fassent revivre enfin ce moment qui l'effrayait.

Les petits yeux gris dans la figure blafarde et poupine de Warten quand il lui expliquait que son geste serait rédempteur; là il y était presque, c'était juste avant; puis rien, rien que le rideau noir qui toujours tombait brutalement.

Il se revoyait plutôt et avec précision, au fond du jardin se vidant de toute sa substance, son corps s'était insurgé contre son cerveau, c'était un sabordage. Se vengeait-il d'avoir dû se plier aux ordres abjects du tyran cérébral, ou d'avoir lâchement désobéi? Tripes et boyaux, l'expression prenait là tout son sens. Jamais il ne s'en était remis; à la moindre rumeur d'une nouvelle mission, il tombait malade, son corps se couvrait de boutons, son estomac se tordait refusant toute nourriture. Malgré sa volonté de participer et ses efforts pour dissimuler sa défaillance, il était la proie de diarrhées épouvantables qui l'empêchaient de se tenir debout. Dans la Compagnie il passa bientôt pour un salopard de dégonflé qui tire au cul qui laisse les autres se démerder. Le médecin pensa d'abord à la dysenterie puis, et en dépit du refus martial de Karl, le fit hospitaliser pour colite chronique. Déconsidéré il avait perdu toute autorité sur les hommes de sa section qui ne lui adressaient plus la parole, alors on l'affecta alors dans un camp en Pologne à la réception des trains de travailleurs déplacés. C'est là il avait connu Heinrich.

Dans ce jardinet il était dans un état lamentable, soulagé qu'il n'y eût d'autre spectateur que l'adjudant avec ses yeux gris moqueurs, toujours ces petits yeux enfoncés dans leur orbites qui l'observaient et qui se présentaient toujours en premier lorsqu'il faisait violence à sa mémoire, comme pour le mettre en garde de ne pas poursuivre.

Cette insurrection corporelle était une punition, la punition d'une faute donc. La violence de la réaction de chaque fibre de son être lui laissait penser que c'était bien plus qu'une simple punition, c'était un châtiment. C'est au crime qu'on applique un châtiment. Alors il aurait donc bien tiré?

Carlos était lucide vis-à-vis de lui même, il avait toujours mené une vie banale de petit employé de police à Bremen, sans envergure ni ambition à la mesure de ses capacités, trop content d'avoir, pendant ces temps de troubles et de chômage généralisé où il était horriblement difficile de survivre, une place. Il avait dû adhérer au Parti pour décrocher, avec l'aide d'un cousin inscrit depuis longtemps, un emploi qui lui permettait de faire vivre chichement sa famille, il s'en contentait et ne demandait rien de plus. Il participait aux défilés et aux manifestations obligatoires y faisant preuve de l'ardeur réglementaire pour être à l'abri des reproches, sans plus. Il voulait être comme tout le monde puisque tout le monde semblait être heureux. S'il ne pouvait que se déclarer d'accord avec les mots d'ordre, sans chercher à les comprendre, il lui répugnait de les appliquer, les actions que la Police devait mener s'éloignant chaque fois un peu plus du rôle normal de protection de la population. Il en souffrait mais sans recours.

Instinctivement il craignait d'être dépassé par l'enchaînement des situations, mais n'était-il pas trop tard? De petits renoncements pour protéger les siens, en grandes lâchetés imposées par la peur, sa propre vie lui avait filé des doigts, doucement, sans douleur il avait parcouru un long chemin et déjà faisait partie de la grande machinerie, à un niveau si bas, la réserve de la Police de maintient de l'Ordre, le mot Réserve indiquait bien qu'aucun rôle de premier plan ne lui échoirait, que cela le rassurait; cette place si modeste ne pouvait que le tenir éloigné, espérait-il, des débordements dont il avait pu voir les prémices. Insensiblement, par degrés, lentement il avait perdu la maîtrise de son destin, au début il n'avait pas trouvé d'autre voie, maintenant il n'y avait plus de retour possible. Il avait souvent réfléchi au déroulement de ces évènements, mais aurait-il pu vraiment y échapper alors que la situation du pays était si catastrophique et que bientôt elle frapperait le monde entier? Et comment? Aurait-il pu, seul, faire différemment, opposer sa minuscule résistance? Non car selon un adage qu'il connaissait bien, le mouton qui s'éloigne du troupeau doit être mangé.

Tous les commentaires, tous les jugements, qu'il avait eu l'occasion d'entendre après la guerre, étaient bâtis sur la connaissance du dénouement de la tragédie, chaque étape recevant isolément une explication rationnelle, dans l'unique but de conforter une thèse ou une autre, et surtout sur l'ignorance de ce qu'il avait vécu, lui, et en particulier comment il l'avait vécu.

Il se rendait compte qu'il avait traversé cette période comme on traverse une brume épaisse qui rend les bas-côtés incertains et dangereux. Il ne savait pas vers où on le dirigeait, mais n'avait-il pas et depuis longtemps, perdu la direction de sa vie; une jeunesse anxieuse dans l'attente de la guerre, la boucherie de 14-18, les désordres de l'après-guerre, le marasme économique, il avait été bousculé par des évènements sur lesquels il n'avait aucune prise, comment aurait-il pu dans ces circonstances exécrables, dans un futur aussi tourmenté, s'imaginer un avenir? Encore moins le réaliser. Jamais il n'avait eu la possibilité de ne pas vouloir. Chacun de ses rêves avait été poignardé dans son enfance.

Quand on n'a plus à penser, sentir, souffrir par soi-même, vivre par soi-même, peu à peu l'imagination, s'épuise et toutes ses facultés de réflexion avaient été accaparées pour tenter de survivre le moins mal possible. L'accumulation des impossibilités, l'amoncellement des interdits, font qu'on ne s'appartient plus, on suit, on marche, on obéit, on laisse filer, on s'habitue, car on s'habitue à tout puisqu'il faut continuer à vivre. Chacun a un besoin vital de tranquillité et pour cela doit être comme les autres. De là venait en grande partie l'unanimité impuissante de la population.

Enfin il y avait eu ce maelström qui emporta le monde. Cela avait commencé au prétexte de la libération d'une minorité d' Allemands, paraît-il opprimés, dans un pays voisin, suivi de l'envahissement d'un autre voisin gênant puis devenu menaçant, enfin la fracassante revanche sur la France, et de proche en proche on avait déclaré la guerre à un allié récent. Finalement les succès éclatants de l'armée avaient scellé le destin de tout un peuple d'abord, enthousiaste et qui oublia de suite les excès du régime.

Mais lui, comment aurait-il pu basculer de la banalité dans la monstruosité?

Peut-être bien, mais le jardinet c'était après, juste après. Après quoi? Il touchait presque au but, pour en avoir le coeur net il suffirait qu'il réussisse à combler la béance entre les deux évènements et crispât son effort sur la faille de l'entre-deux.

Les yeux gris... charité... le regard immensément noir, regard d'un bambin qui n'a pas peur de la mort ou bien regard déjà sans vie d'un enfant épuisé par les privations.

Ce regard lui rappelait celui de José lors du voyage vers l'hôpital. Lui aussi avait les yeux noirs et n'avait pas peur de la mort dont il s'approchait sans la soupçonner. Il y arrivait quasiment, mais au prix d'une violence terrible car maintenant c'était tous ses os qui lui faisait mal. Charité chrétienne...puis et toujours le rideau noir implacable. Il fallait tout reprendre à nouveau.

Carlos refusait d'abandonner. « Tue l'enfant, tue l'enfant... » alors malgré sa tête pilée d'une fatigue qui maintenant se répandait dans ses membres, il se raidit dans une ultime tentative et réussit enfin à faire apparaître deux formes indistinctes, un couple, une femme avec un enfant. Oui, ah! enfin il y était, il touchait au but, tout allait s'éclaircir.

L'horreur de la vision qui se précisa lui arracha un râle de souffrance dû à une déception violente. C'était encore un échec!

Sa soeur et son fils se substituaient à la jeune femme et au bambin.

Il n'avait réussi à convoquer que sa soeur et son neveu! Elisabeth avec le trou énorme dans la tête, et le petit Klaus dans ses bras, tout sali par le liquide blanchâtre qui en coulait.

Il ne voulait pas lâcher prise malgré cette hallucination. Les images du passé devaient coûte que coûte continuer à se frayer un chemin dans sa mémoire. C'était un supplice dont il voulait hâter la fin; il souffrait dans tous ses nerfs, sa tête était de plus en plus douloureuse, comme cerclée d'un fer rougi enfoncé de force à grands coups de chassoir à la manière d'un tonnelier; certainement appuyait-il trop fortement le canon du revolver sur sa temps. Il devait bouger pour se soulager, s'asseoir au bord du lit, mais il était brisé et si épuisé par l'épreuve qu'il venait de s'imposer qu'il n'essayât même pas.

La visite d' Heinrich avait été une de ces soirées de grosses boissons comme il en avait connues plusieurs autrefois, particulièrement au retour d'un « Nettoyage », quand seule une grande quantité d'alcool pouvait calmer les hommes, en fait les étourdir, les abrutir, afin d'éviter « d'y » repenser.

Aux coups sourds de plus en plus violents du sang dans son cerveau, s'ajoutaient des cris : por caridad cristiana, holà! Carlos, soy Rafael, Rafael...la sorpresa... Autre mirage.

D'une manière surprenante,Rafael aussi venait se mêler à cette sarabande de fantômes. Il ne comprenait pas comment c'était possible mais dans cette débâcle tout pouvait être vrai. Je deviens fou se dit Carlos, ou bien alors Rafael venait de débarquer d'un des petits wagons avec les autres sans qu'il le vît?

Pourtant il les observait bien tous à la descente, comme s'il devait les compter, sans éprouver le moindre sentiment, depuis la scène dans soupente il ne ressentait plus rien, il subissait la vie comme on se résigne par habitude à vivre dans un bruit assourdissant, il suffit de ne pas trop y penser. Sa conscience s'était éteinte un jour d'été, dans un petit village d'Ukraine, au fond d'une impasse. Sans émotion il avait reconnu des commerçants de son quartier: le boucher, le cordonnier, un guichetier de la poste, et même un employé de la banque, tous étaient passés devant lui la tête basse, sans qu'ils le reconnussent, égarés, écrasés eux aussi par un destin incompréhensible, trop grand pour eux et qui ne pouvait pas être le leur puisqu'ils n'avaient rien fait. Ils ne semblaient pas avoir peur, ils marchaient mécaniquement, sans révolte, comme les bêtes impavides coincées dans le couloir d'un abattoir.

Mais non ça ne collait pas car à cette époque il était Karl encore, et Karl ne connaissait pas Rafael, et Carlos était apparu bien plus tard pendant la fuite. Je m'affolis c'est certain, pensa-t-il.

Son estomac refoulait le trop plein de cette tequila rustique qui lui brûlait la gorge lui arrachant des larmes. Cependant la voix se faisait de plus en plus insistante, de plus en plus forte, de plus en plus proche, Carlos..sorpresa...les douleurs pulsatives plus violentes encore...caridad...por favor...Carlos...et ses tempes prêt d'exploser...

Malgré le brouhaha des souvenirs et des idées, dans la confusion des images qui tournaillaient dans son esprit, Carlos eut la sensation que cette voix le treuillait. Oui, c'était bien ça, chaque appel le hissait avec une infinie lenteur de l'abîme dans lequel Karl l'avait jeté.

Puis subitement il identifia le bruit; on frappait fort sur les volets de la porte, avec toujours les: « Hola! Carlos, Rafael, soy Rafael » C'était donc vrai. C'était fou mais c'était bien Rafael qui l'appelait. Il ouvrit les yeux qu'un grand jour blessa, revit son décor familier, se redressa avec peine, se rendit compte qu'il s'était endormi à moitié plié sur le lit, le visage sur son revolver qui lui avait laissé de profondes empreintes sur la figure. Il se frictionna aussi fortement que ses forces le lui permirent, resta assis immobile un long instant la tête au creux de ses mains, car on sort pas rapidement d'un cauchemar entre rêve et réalité. Ce semi-rêve, mélange de réel et de passé avait duré un siècle.

Il voulait répondre mais ses mâchoires, comme clouées, refusaient de bouger. « Oui, oui, j'arrive » finit-il par marmonner d'une voix qu'il crut forte. Péniblement il réussit à se mettre debout, en vacillant alla ranger le revolver dans le tiroir, se passa la tête sous le robinet puis se traîna dans le salon.

« La surprise Carlos, la surprise! » les enfants étaient assez hardis pour tambouriner tous aux volets et réclamer en choeur la surprise promise.

Il passa la tête par l'entre-bâillement de la porte, déclenchant une bruyante hilarité dans l'attroupement: « Oh, là, là, c'est Henrique, Henrique... » criaient-ils en désignant du doigt son visage fripé et ses cheveux hirsutes, les plus délurés faisant mine de boire au goulot d'une bouteille.

Carlos poussa un grognement d'ours dérangé dans son sommeil hibernal. Il décrocha le volet de la porte, le rangea, et enfin retira la couverture qui bouchait la vitre de la devanture.

Une immense exclamation de surprise joyeuse suivit immédiatement cette découverte. Manifestation qui fut dépassée par une formidable clameur lorsque le petit train se mit en route. Les enfants riaient, se bousculaient, les plus petits se hissaient sur la pointe des pieds pour mieux voir, tous montraient du doigt la locomotive ou les wagons. Il y eut un bref silence lorsqu'il entra dans le premier tunnel suivit d'une explosion d'allégresse à sa sortie. Le tumulte atteignit son comble lorsque passant devant les hangars, les cheminées crachèrent leurs petits paquets de fumée.

Les gamins sautaient furieusement, poussaient des cris que leur voix juvénile rendait stridents, à chaque nouveau crachement ils applaudissaient bruyamment; ils trépignaient frénétiquement et se tenant par les épaules ils formaient un train dont ils imitaient le bruit.

Le charivari fut si important que des parents intrigués vinrent les rejoindre et participèrent à leur joie. Maintenant la moitié du village était installée devant la vitrine du barbero.

Lui avait pris sa place habituelle sur le perron-patio, à califourchon sur sa chaise, une main sur la tête de José, l'autre sur celle de Rafael, assis à ses côtés comme pour se rassurer. Il regardait cette effervescence faite de joie, de bourrades, de cris, de bousculades bruyantes, et il semblait à Carlos que dans cette danse rituelle et sauvage les enfants écrasaient les fantômes sous leurs pieds.

Les vibrations du plancher provoquées par cette agitation infernale atteignaient ses profondeurs intimes, se diffusaient dans tout son être pour dissoudre les toxines que les macérations de son esprit n'avaient jusque-là cessé de répandre, menaçant de le pourrir.

Tous ces visages rayonnant de bonheur, toute cette allégresse comblait peu à peu le cratère que les fouilles dans son passé avaient creusé, et qui, avec les parties de ballon, la crue du Béni, l'hôpital, le sauvetage de José, la fanfare au retour, étoufferaient peu à peu le feu qui couvait encore au fond.

Il était apaisé. Grâce aux enfants il avait été adopté par tous, ici était bien sa place, San Pedro était le terminus de son errance. San Pedro n'est-il pas le portier du Paradis.

Carlos souriait aux anges, heureux, tranquillisé enfin, certain que désormais les quais de la gare resteraient vides. Il était persuadé que Dieu, auquel il n'avait jamais cru et qu'il n'avait jamais sollicité, lui avait redonné de la vigueur pour qu'il accomplisse seul sa rédemption. Tout destin se résume au moment où l'homme apprend ce qu'il est.

Le visage détendu, il jubilait marmonnant entre ses dents : Ach! De verdad Die Kinder sind sagrados.

Carlos avait enfin réussi à changer de souvenirs, il se sentait à nouveau digne d'un bonheur auquel peu à peu il s'habituerait.

On s'habitue à tout.





L'Écrivain du 7ème Jour.





 





 

 

 

 

 





 

 

 

 

 































































 

 

 

















































 





























































 

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07.08.2011

LES FANTÔMES DU PETIT TRAIN

 

 LES FANTÔME DU PETIT TRAIN.

 

  Dire plaisamment est la devise de l'é7j. Cependant il est des choses qu'il est impossible de dire avec plaisir. Elles sont si pesantes, si prégantes, si implacables, en un mot si terribles, qu'on ne peut les manier avec insouciance ou indifférence lorsqu'on essaye de les analyser.

  Ce sont ces choses invisibles car masquées par le tourbillon des grands évènements auxquels les hommes ne peuvent échapper et dont la concaténation prend le nom d'Histoire lorsqu'elle martyrise les peuples, abat les civilisations et broie le destin des individus. Même les plus insignifiants.

  Vous les découvrirez le 7 Septembre 2011 dans :

 

«LES FANTÔMES DU PETIT TRAIN»



L'Écrivain du 7ème Jour.

 





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