05.11.2009

CLINAMEN CHAP.22



CHAPITRE VINGT-DEUX


Irrésistible ascension d'Ange Triacleur – Ses idées sur le journalisme sont nouvelles – Il en visite tous les compartiments – Inutilité d'un phare trop haut – Grande variété des vérités. Nombreux exemples – Comment les présenter avantageusement – L'ennemi est le bon sens – On le combat de diverses manières – En particuliers par le empapilloterais – Cénobites et goélands – Maniement délicat du blutoir à intellectuels.


Que s'était-il passé? Quelle avait-été la cause de ce coup de Algarade qui comme chacun sait porta un coup fatal à la Marine Française, défaite célébrée depuis allègrement avec son vainqueur.

Intriguée par les louanges de De Boispourri, Mancenillier avait discrètement convoqué Ange Triacleur pour connaître les idées sur le journalisme de ce bouillant jeune homme dont l'ascension fulgurante l'étonnait. Il avait préparé une liste de questions qui étaient au nombre de plusieurs.

Ange comprit que le clinamen de sa carrière pouvait prendre un tour décisif de cet entretien, il en sortirait promu ou bien rivé à jamais à un poste subalterne.

Mancenillier ne se doutait pas lui que dans son esprit allait se jouer une pièce dont Triacleur serait le metteur en scène.

« Mon cher Ange...Vous m'autorisez n'est-ce pas que je vous appelle ainsi...

Mancenillier, bien carré dans son fauteuil à la façon de Monsieur Berlin, avait l'habitude de placer ses interlocuteurs sur un faux pied d'égalité afin qu'ils baissassent leur garde.

...d'après vous qu'attend le lecteur d'un journal? »

  • «  Je vous remercie grandement, Monsieur de votre confiance...

Ange montrait ainsi qu'il connaissait les ruses de la profession, comme les usages à respecter.

  • ...selon moi, le lecteur est comme un homme qui

  • marche dans l'espoir de trouver un banc pour s'y reposer. Le lecteur achète un journal pour asseoir son jugement sur une opinion solide, mais aussi facile à digérer. Le lecteur n'aime pas les rampements de tête, il convient de lui servir une galimafrée, surtout pas du pemmican. A nous donc de lui avancer son opinion du jour; nous devons chaque matin lui forger une opinion nouvelle car au comptoir du bar-tabac, à la cafétéria du ministère, le péché mortel est le rabâchage, la règle d'or: le nouveau, l'inattendu, le surprenant, en un mot le scoop! Imitons les artistes, traquons l'étourdissant, l'insoupçonné, en un mot le sensationnel.

  • « Du nouveau certes, voilà qui est excellent, la difficulté sera de trouver tous les jours une information neuve et qui soit vraie. De Boispourri tient beaucoup à cette notion de vérité...comme à d'autres valeurs fondamentales. »

  • « Sauf votre respect, Monsieur, de Boispourri fait du journalisme comme au temps où les goupils chassaient les félines... »

Ventre mahon! Voilà une jeune pousse pleine de sève, le compas de son ambition est grand ouvert, il ne clampine pas. Telles étaient les réflexions de Mancenillier.

Ange remarqua ce léger mouvement qu'il interpréta comme un recul et décida de poursuivre son offensive mais cette fois par les ailes.

  • « Si vous le permettez, Monsieur, nous reviendrons plus tard sur ce point capital sur lequel j'ai beaucoup d'idées, mais d'abord je voudrais vous parler de la rentabilité du journal »

    Le mouvement était habile et atteignit son but, exciter la zone fricogène du financier.

    « Auriez-vous donc déjà réfléchi à ce sujet primordial...si jeune ??

    « C'est le point crucial...pour moi en premier lieu si je veux prospérer dans la carrière...

la saillie fit sourire le capitaliste qui commençait doucement à apprécier l'esprit de son jeune interlocuteur.

...il faut donner une nouvelle impulsion organisatrice au journal. La machine actuelle est trop lourde, trop coûteuse...

« Je le pense également, mais exposez-moi vos vues, avec des exemples concrets.

  • « Par exemple, il est inutile d'avoir sur place des envoyés spéciaux pour rendre compte de chaque conflit. C'est à la fois trop dangereux pour eux et trop coûteux pour nous. Les malheureux sont assiégé dans leur hôtel et doivent se contenter de nous communiquer les informations qui lui sont rapportées par un porte-fort. L'économie sera grande en téléphonant directement au concierge de l'hôtel, ou en payant un pauvre diable à la feuille du crû...


    Mancenillier s'était brusquement redressé.

    « Par Saint-Carpion! Doucement jeune homme...Voudriez-vous donc que je tinsse boutique de regrats? »

    Ange se hâta de couper se début d'indignation. Il reconnu volontiers que donner aux lecteurs des articles ayant le goût de chewing-gum de seconde main n'était pas excellente, ce d'autant plus facilement qu'il était convaincu que son idée, une fois mise sur ses jambes, continuerait son chemin et atteindrait seule son but.

    « Par contre, poursuit-il, je pourrai assurer personnellement les grands reportages...

    « À la bonne heure, vous avez envie de voyager, je vous comprends, c'est de votre âge...

    « Non, non, coupa Ange, là encore je veux faire des économies. J'imiterai donc Jules Vernes qui a si bien décrit l' Amazone et la Magellanie, tout en restant à Amiens. Une bonne encyclopédie fera l'affaire. »

    Mancenillier eut du mal à contenir la forte envie de rire qui l'envahissait.

    « Je veux bien...je veux bien...va pour les reportages sans voyages, mais il y a certaines rubriques qui demandent de la compétence, une grand compétence, il en va ainsi des pages médicales... »

  • « La compétence est indispensable certes, mais c'est aussi un boulet sur la langue, un frein à la clarté, à l'explication comprise par le néophyte. Ce n'est qu'en sortant de sa compétence qu'on parvient à des conclusions acceptables par tous.

    Pour la santé il ne manque pas de praticiens, plus habiles à manier le stylo que le stéthoscope, et puisque l'homme aime à geindre pour se sentir vivre, et bien nous lui fournirons des occasions et nous geindrons avec lui.

    Ainsi, après avoir prédit une épidémie probable, annoncé une pandémie possible, supputé le nombre de victimes et donné le conseil utile, le toccineur de service révélera, en exclusivité, que les laboratoires, après quarante ans de recherches, ont enfin découvert le gène de l'alcoolisme. Chez le ténia.

    Mystère, désolation, consolation, voilà la sainte trinité d'une bonne rubrique médicale. »

  • « Je suis d'accord avec vous Ange; tout un chacun a en Médecine ses connaissances particulières, intangibles, legs de famille, mais est prêt à gober n'importe quoi pourvu que ça soit nouveau et exotique. De la vient la fortunes des escrocpathes, race inextinguible.

  • Mais changeons de chapitre. Vous savez que le Français est féru de littérature; on ne devient pas Ministre à moins de cinq ouvrages. Pour les pages culturelles il ne faudra pas être léger car les légions de censeurs sont en embuscade »

  • « Dans une gazette bien tenue c'est en effet un cahier primordial. J'appellerai l'ensemble – Arts-Lettres-Spectacles – les pages ''Spectables'' »

  • « Cela mérite d'être considéré...bien trouvé ce mot valise...j'adopte! »

  • « Il nous faudra un quolibetier capable de juger de tout, donc à l'ignorance incorruptible, à la bêtise intègre et fidèle »

  • « Toutes ces qualités ne sont-elles pas un handicap? »

  • « Non pas, l'important est que si ses idées sont molles sa dent soit dure, suffisamment pour trancher sur tout. Dire du mal semble toujours plus sérieux, plus profond; le compliment paraît niaiseux, on l'oublie rapidement, alors qu'on colporte la vacherie injuste avec gourmandise. En ce domaine la mauvaise fois ne doit jamais faire défaut. »

  • « Fichtre! Vous allez me fâcher avec la moitié de Paris...

  • « N'ayez pas peur de l'improbation car pour un auteur blessé, dix de ses amis se réjouiront; nous aurons donc la majorité avec nous. La critique est comme la lance d'Achille qui blesse ou guérit. Trois lignes favorables en dernière page cautériseront la terrible blessure faite par la une. D'ailleurs j'ai déjà notre homme...

  • Mancenillier releva ce ''notre'' qui avait un fort relent d'impatronisation sans rien en laisser paraître sur son visage. Il continua avec un sourire mal dépris d'ironie.

  • « Pour satisfaire à vos critère est-il stupide au moins ?

  • « Oh! Oui et avec ardeur. On dit de certaines personnes qu'elles sont plus bêtes que méchantes, lui est plus méchant qu'intelligent; son rapport à cette disposition d'esprit est le même que celui de l'aubergine au caviar. »

  • « Baste, vous connaissez du beau monde!...J'ose à peine aborder avec vous la rubrique qui est devenue de nos jours prépondérante dans un journal, la télévision avec ses potins. Les lecteurs ont faim de révélations croustillantes sur ceux dont ils ont fait une idole »

  • En effet, si grand faim que cette soupe populaire doit être épaisse et copieuse pour que chacun y trouve son fade. Pour pécher dans la houache des vedettes fugaces il faudra d'abord un ragotteur à la plume bifide, roupieuses de perfidies, auquel nous ajouterons un regratteur de bonne créance et enfin un indiscrèteur qui n'aura pas l'esprit pétillant...

  • « Ah! L'esprit...oui l'esprit est une belle chose en vérité, le trait d'esprit a toujours un grand attrait pour moi. Je me fâcherai volontiers avec un ennemi fidèle pour faire un mot. L'humour est aux neurones ce que le botritys cirénea est aux raisins, il les assèche pour qu'il n'en coule que le substantifique suc.

    Mais au fait, pas pétillant dites-vous, qu'entendez-vous par là? Vous découvrant je crains le pire; de quel genre est-il donc cet esprit s'il n'est pas pétillant ?

  • « Par raccourci poétique je dirai du genre pétomane »

  • Mancenillier cette fois ne pu contenir un éclat de rire.

    « Allons, allons, un peu de sérieux maintenant. Une gazette qui veut compter doit tâter de la philosophie. Je tiens à ce que mon journal ait une haute tenue intellectuelle et comme la philosophie est à la mode...

  • Ange qui avait préparé son affaire de longue main ne fut pas pris en défaut.

  • « Je partage votre point de vue; chacun aujourd'hui se donne créance de philosophie, et ce par la magie d'un diplôme. Il est vrai que l'exercice de la philosophie procure un grand plaisir esthétique; il s'agit de tourner, chantourner une rhétorique pour la rendre verbeuse, faire une mélasse d'une idée commune dont l'aspect nouveau fera plus sérieux. Sur leur tour, en un tournemain, voilà l'idée sépia transformée en concept qui nourrira d'autres philosophes. La philosophie est une grande conversation entre gibier de même poil comme on en tient à la Gloserie des Lilas. Disputes de gardiens de cimetière documentés.

  • Les adeptes de la philosophie aiment charger leur message d'un surplus d'informations proche de l'inintelligibilité. La complexité n'est pas profondeur et profond est un adjectif pour l'obscurité pas pour la lumière. Tels les souffleurs de verre, les gonfleurs de mots font des bulles chatoyantes, irisées, au contour incertain, au contenu indécis comme des mirages. Le philosophe redit de manière héroïque des choses que le commun des mortels connaît depuis longtemps »

    » J'ai du mal à vous suivre, ce que vous me décrivez n'est ce pas ce que le vulgaire appelle du charabia?

    « Les pauci-neuronnés oui, l'aspirant intellectuel lui y trouve matière à polémiquer, son grand plaisir et son pot-au-feu à la fois »

    » Non! Vraiment votre vision est par trop terre-à-terre. Vous mercantilisez même les idéaux les plus élevés. Il faut que vous sachiez que je veux que mon journal soit un exemple, qu'il domine, qu'il éclaire l'opinion, qu'il soit, en quelque sorte, un phare...

    « Faites-moi confiance, il le sera, comme le phare de Lundy...

    » Maugrebleu! Encore du nouveau. Lundy? Le nom est plaisant, où se trouve-t-il, qu'a-t-il de particulier ce phare-là?

    « Voilà l'histoire. Les Anglais, excédés par le nombre considérable de naufrages provoqués par les hauts fonds au large de Bristol, décidèrent d'utiliser les progrès que le 19ème siècle avait apporté dans les méthodes de construction et dans la science optique.

  • Alors pour abriter les meilleures lentilles ils construisirent phare très haut, si haut même que les puissants faisceaux restèrent au-dessus des brumes tenaces ou n'éclairèrent que les brouillards épais qui sont permanents dans cette région. Les capitaines ne les aperçurent jamais.

    »Que se passa-t-il alors?

    « Alors, alors, les cuspides tranchantes des récifs, que les vagues découvrent en troussant les dentelles de leurs cotillons d'écume, comme pour les aguicher, continuèrent de déchirer les flancs de Sa Gracieuse Majesté.

    » Hum...si, par ce discours, vous voulez me faire comprendre que les bateaux coulaient comme auparavant...

    « Exactement...

    » Eh! Bien mon pauvre ami vous êtes mûr pour la philosophie...

  • « C'était-là un exercice de philosophie lyrique...

  • » En tous cas il faudra m'expliquer où est le progrès dans cette affaire et surtout quel est le rapport avec mon journal?

  • « Comme le phare de Lundy, le Globus-Libertador, élèvera ses arguments hors de portée de l'entendement et donc ne sera jamais pris en défaut. En toutes occasions nous pourrons fanfarer : Nous vous l'avions bien dit, mais sots et aveugles que vous êtes, vous n'avez pas su éviter les écueils. Votre journal en deviendra une autorité morale et vous, son directeur, élevé au rang de Grande Conscience »

  • L'assurance de Triacleur, que ni le doute ni la pudeur n'effleuraient, épatait Mancenillier qui commençait à être conquis.

  • » Tout cela est bizarrement cohérent soit, mais revenons au point central auquel je suis très attaché, et vous la savez c'est la vérité...

  • Le ton montrait que c'était pour lui la pierre de touche.

  • « Oui, oui bien sûr, venons en à la vérité, vous savez il ne faut pas la craindre car comme dit notre fabuliste '' de loin c'est quelque chose, de près ce n'est rien'' à propos des bâtons flottant sur l'onde.

  • Ce n'est que la qualité par laquelle les choses apparaissent à nos sens. Pour tout un chacun ce ne peut être que la réalité sensible à son esprit; or cette réalité n'est qu'une hallucination informationnelle, elle est donc particulière à chaque homme, car chaque homme ne porte pas la forme entière de l'humaine condition, il s'ensuit que chaque objet, chaque image, chaque situation, est un message crypté d'une réalité propre à chaque système nerveux central, un stéréogramme lisible que par lui »

  • « Par tous les mauffés! Voilà qui est bien fuligineux. Soyez aimable d'éclairer ma lanterne »

  • « Rien de plus simple. Prenons l'exemple vulgaire d'un arbre. Dans sa ramure le poète verra le témoin du passage des saisons, de la fuite du temps. Sa silhouette noire et tordue sera pour le dramaturge un cri de désespoir, une supplique que la terre assoiffée lance aux cieux. Le mélancolique reconnaîtra dans sa branche maîtresse le lieu futur de sa libération. Le menuisier, pratique, calculera dans son fût trois cercueils et un chevet; le facteur la matière pour une contrebasse, deux violons et un picolo, deux peut-être. De même, une épaisse moquette évoquera aux amants un lieu de délices passées alors que pour le danseur de claquettes elle sera une tentative d'étouffer son talent.

  • Léonard de Vinci avait cru donner une douce image de l'amour maternel dans un tableau représentant Marie, sa Mère, et l'enfant Jésus, mais le psychanalyste mégastomane lui repère dans le manteau de la vierge l'image d'un vautour, et ne manque pas d'en tirer des conclusions méritoires sur le subconscient.

  • L'éléphant lui-même n'échappe pas à la règle; il ne voit dans un modeste tabouret rouge qu'un instrument diabolique inventé par l'homme pour lui compliquer l'existence, tous les soirs à 21 heures, plus une matinée le dimanche.

  • Voilà la vérité n'est qu'un tabouret rouge que seule la diversité de sa couleur rend supportable. Elle n'est qu'une fiction parmi d'autres, chacun la repérant selon son objectivité personnelle. La vérité n'est pas un fait mais un état d'esprit; on peut y arriver par une série d'erreur et on a souvent raison d'avoir eu tort, car le mensonge n'est pas le contraire de la vérité mais une vérité prématurée.

  • On ne croit pas à un dieu à cause des preuves de son existence, alors on ne doit pas croire son journal à cause de la vérité. Il ne faut pas avoir le vice de la vérité et monter avec la première qui vous aborde.

  • « Vous n'allez tout de même pas nous ventrouiller dans le mensonge! » tonna Mancenillier fort inquiété par la tournure que prenait le discours.

  • « N'ayez crainte, on ne moque pas impunément de la vérité, il ne faut pas l'insolenter car elle a beaucoup de partisans, comme dieu tout le monde la convoque dans son camp.

  • C'est le journaliste qui la rencontre le plus fréquemment et il n'en n'est pas plus fier pour ça. Que trouve-t-il le plus souvent? Une genuche, une houhou, une maritorne, qu'on ne peut approcher qu'en se bouchant le nez. Et mal embouchée avec ça! elle veut parler plus haut que les officiels et même que les experts. Rugueuse et brutale elle peut à chaque mouvement briser un rêve, ses remugles empoisonnent l'utopie.

  • J'ajouterai qu'elle est si simple d'esprit que la défendre ne met personne en valeur. Résumons : cruelle à tous, chacun la redoute, personne ne l'aime vraiment.

  • Alors un journaliste sérieux peut-il la présenter telle qu'elle sort du puits? Évidemment non. Pour son ostentation dans l'éditorial le rédacteur en chef doit gommer ses rides, lui redresser le nez, il la requinque si elle est trop déguenillée; claudique-t-elle par trop d'entorses? Par quelque manipulations il lui redonne un équilibre.

  • Le faux fèvre tronquera la citation pour l'enfourner dans l'entrefilet; le posticheur gonflera le témoignage trop malingre pour remplir la manchette »

  • « Oh! Là, là, vous n'y allez pas avec le dos de la cuillère! Mon cher Triacleur, avec votre méthode toute parole ainsi rhabillée sera bonne à dire...

  • Cette fois, Mancenillier riait franchement.

    « Ne croyez surtout pas ça, l'abonnir est plus facile que la doser car trop d'avoine dans le picotin énerve le cheval, pour dire incontinuement la vérité il faut le doigté d'un obrepticien...

  • « Obrepticien? Je ne connais pas ce mot. Obreptice, ce qui est obtenu en taisant une partie de la vérité de ce qui devrait être dit, oui, mais obrepticien, non.

  • « Eh! Bien l'obrepticien est le praticien de la chose. C'est lui qui mesure la dose exacte pour composer une vérité qui soit bonne à croire. Disons le sans ambages la résultat est supérieur en dignité. Elle sonne alors si juste qu'on la croirait sortie d'un stradivarius, merveilleux instrument dont l'exemplaire le plus authentique a été refait à 80%.

  • Si le travaille du journaliste se bornait à cela, c'est à juste raison qu'on le qualifierait de bienfaiteur de l'humanité, mais il doit faire plus encore. On oublie trop souvent que la vérité peut se présenter sous un avatar terrible. Elle peut surgir brutalement, aveuglante, dominatrice, insolente, oppressive, jalouse, chassant toutes autres interprétations. Tyrannique elle veut régner sans partage; il ne suffit plus alors de l'amadouer, il faut l'enchaîner... »

  • « Comment ça l'enchaîner?

    La surprise de Mancenillier était totale.

  • « autrement dit mentir...!

  • « Rectifier les erreurs du hasard est-ce mentir? Doit-on traiter de menteur les architectes du Parthénon qui ont renflé ses colonnes à mi-hauteur et fait le socle du fronton légèrement convexe pour obtenir ce chef d'oeuvre d'équilibre? Non n'est-ce pas, l'équilibre serait-il un mensonge? Non la vérité n'est qu'un mensonge qui a trouvé son équilibre, toujours instable par définition.

  • « Je rends les armes, vous avez toujours la riposte au poing... tout est facile avec vous...

  • « Détrompez-vous! Sans cesse le journaliste doit se battre contre un ennemi redoutable au cuir épais...

  • « Bigre, quel est donc catoblepas? Qui doit être redoutable pour vous inspirer une telle crainte...

  • C'est le bon sens, le bon sens commun... ». »


  • « Tient vraiment? Mais je ne suis pas inquiet, vous savez certainement comment terrasser ce dragon, mon cher Ange Exterminateur. »

    Mancenillier était entré complètement dans le jeu de Triacleur.

  • « En cette matière deux grandes écoles s'affrontent. L'une dite des ''Bobardiers Lourds'' consiste à rompre le barrage du bon sens sous un déluge de mensonges grossiers, énormes, largués par vagues successives d'articles tendancieux. Pour faire court on peut dire qu'il faut écraser le bon sens plutôt que le heurter. Dans ce dernier cas certes il se brisera mais il faut craindre les débris, les gravats dangereux comme des icebergs dérivants.

  • Le bobardage est la méthode qui convient le mieux pour mobiliser les militants qui, par essence, sont de glaces aux vérités et de feu pour les mensonges. Toujours prêts à l'encaquetage dans un parti, une religion, une idéologie, une ethnie, une secte. On reconnaît un militant à sa tête à caques.

  • Ne pas convaincre mais exalter, donner le vertige du sentiment océanique. Seules la colère et la peur sont suffisamment contagieuses pour engendrer l'irrationnel, grand déclencheur d'incendies. La chaleur formidable du brasier de l'unanimité engendre les enthousiasmes et les indignations indispensables pour changer le médiocre en actif délirant, car il n'a pas le talent de ses ambitions, lesquelles vont à si grandes guides qu'il doit s'endetter pour les suivre.

  • Parmi les espèces, ce mammifère de la famille des homminiens, est rattachée à la branche des leptocérébrés, dépourvu de filtre entre les oreilles et les cordes vocales. Bénévoles, donc peu onéreux, facile d'entretien, un fétu de moralité suffit à le vêtir ; frugal, il se contente d'un quignon de slogans rassis trempé dans de la bouillie pour les chats. Muni de ce viatique le voilà prêt pour toutes les marches et contre-marches. Si dans les chemins de traverses ,il perd son peu d'esprit critique, il n'en sera que plus léger pour accomplir les diverses tâches pour lesquelles il a vocation car il est polyvalent et d'un maniement aisé. D'origine rurale il a gardé le tour de main et saura gaver les urnes; embuché dans le maquis de la fonction publique s'il possède les clefs de l'armoire aux manettes, héroïquement il les abaissera. Cet acte téméraire lui vaudra l'auréole de lutteur de classe, de héros des avantages acquis.

  • « Mes aïeux quel tableau » s'écria Mancenillier effrayé, vous semblez bien les connaître...

  • « Je les ai observé de près...

  • « Et vous les méprisez copieusement...

  • « Non je les prends tel qu'ils sont...

  • « Comment ça ?

  • « Avec des pincettes »

  • Donc pour obtenir un bobardage efficace, le militant-journaliste, avatar du moine-soldat, doit manier l'aphérèse dans l'analyse et l'apocope dans le syllogisme avec la même dextérité que le sarrasin son cimeterre dans les rangs des croisés.

  • Pour le gladiateur des rubriques il n'y a ni mensonges ni vérités mais seulement des opinions intellectuelles plus ou moins satisfaisantes, la seule valable étant celle qui est utile à sa cause.

  • « Mouais, mouais, cette méthode me paraît beaucoup trop grossière – Mancenillier était fortement dubitatif – elle ne me convainc pas. Parlez moi de la seconde car je tiens absolument à élever le débat.

  • « Élever le débat est une imprudente faute tactique qui écarte d'un coup trop de lecteurs, lesquels respirent mal en altitude. Mais soit.

    La seconde manière, dite du tallage est bien plus subtile; il n' s'agit plus d'écraser mais d'émietter, d'éparpiller, de dissoudre l'obstacle du bon sens. Pour cela il faut chasser à plusieurs.

  • Un diseur de riens dont les bruits nourriront les cervelles aviaires; un débiteur de coqcigrues qui aideront ceux qui sont prompt au mal de vivre à placer leur espoir dans l'espérance; un prosecteur d'évènements aidé par un origamiste de haut niveau, à l'air sérieux et décoré si possible, pour plier les faits afin qu'ils coïncident avec la théorie.

  • Sur ce terrain ainsi préparé on peut semer des demi-vérités qu'un travail opiniâtre de répétitions enracinera, d'où ce nom de tallage, opération qui consiste à rouler le blé en herbe afin de multiplier les racines du blé et par là les tiges.

  • « Vos demi-vérités ressemblent bigrement à des demi-mensonges! Comment diable passez vous des premières aux seconds sans attirer l'attention?

  • « Il suffit de n'avoir pas la goutte à l'imaginative.

    A partir de conditions objectives il faut déplacer le point de vue lentement, par un glissando du sens des mots. Employer les mots autrement que dans l'usage courant, donne une cuirasse verbale aux idées qui ne se laissent plus ni expliquer ni traduire. C'est une voie en pente très douce, jalonnée de raisonnements qui forment un ensemble infundibiliforme dans lequel l'esprit du lecteur immanquablement glissera. »

  • « Vous me décrivez là le piège mortel du fourmi-lion...

  • « C'est un bon modèle en effet. Traduisez ''bouclier'' par guerre et vous ferez mieux sentir l'imminence de la menace qui vient des étoiles; remplacez perversion par pratique et par induction vous atteindrez rapidement préférence, le vicelard en sera transfiguré.

  • Dans un univers d'informations les mots sont des cartes, les expressions des annonces, paire, brelan, full; vos interlocuteurs feront des enchères comme au bridge alors que vos règles seront celles de la coinche de St Etienne.

  • Dans cet espace libéré du bon sens, l'enthousiasme et l'indignation auront de la place pour s'ébrouer. On pourra y encenser ceux qui réclament pour eux-mêmes le droit à disposer des peuples; les tapins de la pétition battront le rappel, la foule des Robin-la-capuche accourra car la participation élargit la conscience et embellit l'âme.

  • Vous savez bien que ce ne sont pas les idées mais les passions qui mènent l'homme; donnez-lui la passion de la morale ou de la pureté et son humanisme se transformera en humanisme constrictor. Rien ni personne n'y résiste. »

  • Mancenillier, ne voulant pas laisser voir la forte impression que le fonctionnement de cette étonnante mécanique cérébrale produisait sur lui, chercha à le déstabiliser.

  • « Alors quelle méthode a vos préférence? Laquelle comptez-vous appliquer ? »

  • « Ni l'une, ni l'autre...

  • « Saperlipopette! J'aurais dû m'en douter...Comment faites-vous alors?

  • « Comme le papillorobustus...

  • « Que le diable me patafiole...il est vrai que vous n'avez pas l'imagination grièche.

    Mais juste ciel, à quel page du grand livre de la nature avez-vous dégottez cette bête là? De quoi s'agit-il? Si c'est intéressant je l'irai dire à Cypango...

    Mancenillier faisait des effort pour n'être pas en reste d'expressions bizarres.

  • « C'est simple, j'appliquerai la stratégie reproductrice du trématode microphallus papillorobustus.

  • « On ne peut pas vous reprocher de faire dans la simplicité, mais marchez...l'originalité m'a toujours plu...

  • « Pour perpétuer son espèce ce vers, qui vit en mer, doit pondre dans l'intestin des oiseaux, seul endroit où sa larve peut se développer. Pour arriver à ses fins il infecte un petit crustacé, le gammarus, qu'il rend aveugle. Celui-ci remonte vers la surface à la recherche de la lumière et partant devient la proie des oiseaux de mer dans l'intestin desquels les oeufs se développent, puis les larves sont rejetées avec les fientes. Voilà, le papillorobustus a bouclé son clinamen, le cycle recommence.

  • « Incroyable! Qu'on ne vienne plus me dire que la nature est une grande fille toute simple »

  • « Cependant lorsque le trématode attaque le gammarus, il ne connaît pas le but ultime de son comportement, non plus que le poète qui s'échine à faire rimer âme avec flamme pour conquérir le coeur de sa dulcinée, enfin selon ce qu'il veut faire croire. La poésie n'est qu'un doux balancement entre le sens et le son, entre le vague et le vrai; le vrai étant tapis dans le vague. Aucun d'eux, du ver ou de l'homme, ne se doute que ses efforts n'ont d'autre fins que la perpétuation de l'espèce; la téléonomie de la démarche reste indécelable. On voit bien par là la supériorité du journaliste d'opinion sur les plathelmintes et les hominidés, lui seul sait où il veut mener son lecteur.

  • « Vous me voyez aux anges, mon cher Triacleur, si vous permettez ce mauvais jeu de mots. Mais explique-moi comment vous vous y prenez pour aveugler le gammarus, le lecteur si j'ai bien compris?

  • « Quand j'étais petit, comme tous les enfants, j'adorais les pochettes surprises et je tannais mon père pour qu'il m'en achète.

  • - Mais il n'y a que des cochonneries là-dedans! rouspétait-il.

  • Achète-la quand même plaidait ma mère, le petit sera si content.

  • Et j'étais content en effet; les babioles qui sortaient du cornet me faisaient rêver car pleines de mes fantasmes. Souvenez-vous le vrai est dans le vague.

  • « Certains disent que pour faire vrai il faut faire emmerdant, ça donne l'air sérieux. En tout cas ça rempli bien les colonnes et en tant que marchand de papier, j'achète. Hop-là adjugé, vendu!

  • « Oui, mais ça ne fait rêver personne! Qui voudrait acheter une pochette sans surprises? Or il faut que le lecteur ait envie d'acheter son cornet quotidien dans lequel il est sûr de trouver les mots joufflus, ces paroles si agréables à dire et si douces à entendre c'est : dieu, écologie, inconscient, univers, justice, démocratie, tous véhicules de l'imaginaire, et l'imaginaire c'est bien que qui fait sentir, penser, et surtout agir. Il ne reste plus qu'à conduire l'imaginaire là où on veut qu'aille le lecteur. »

  • « Vous m'étourdissez un peu, mais allez jusqu'au bout de ce délire; qu'elle est la marche à suivre... »

  • « D'abord brosser le tableau de la situation à la manière de la peinture chinoise un paysage en le baignant dans la brume, dans l'inépuisable flou – les vastes flots du flou, toujours recommencés, dit le poète – car le flou donne l'impression de profondeur, l'imprécision agrandit la perspective. Dans ce décors reposant à l'esprit, les arrêtes des rochers perdent leur tranchant, l'approximation du sens permet de donner à un mot un champ démesuré de signification; son imprécision le rend commode à l'emploi en toutes circonstances, même adiabatiquement. L'insécurité linguistique engendre l'insécurité intellectuelle. Les esprits privés d'instruments du raisonnement critique, ne sachant plus comment s'orienter dans leurs pensées, en un mot ayant perdu leur nostrum, rendus craintifs, abaissent leurs défenses naturelles. Comme le gammarus ils sont prêts à recevoir le parasite. Ils cherchent leur lumière chez un guide spirituel, un prédicateur, un mystagogue, un directeur de conscience, quelqu'un qui leur découvrira enfin la vérité qu'on leur cache, leur fournira un outillage mental, rustique mais robuste comme le pain de misère, composés de réponses simples, les seules qui fassent les convictions inébranlables.

  • Si le journaliste a été à la hauteur de sa tâche, le lecteur bien gréé s'imagine réfléchir par lui-même, penser tout seul, croyant avoir compris alors qu'il n'a qu'admis épargné qu'il est du choix des possibles, il sourit. Enfin l'esclave est heureux. »

  • Mancenillier faisait une moue fortement dubitative.

  • « Par St Bavon, quelle flatulence, comme vous y allez...

  • St Bavon, St Carpion, Ventre Mahon, Mancenillier n'employait pas ces jurons camouflés par coquetterie de langage mais par une habitude contractée durant sa jeunesse.

  • Comme tous les enfants de sa caste, il avait été mis en pension dans l'un des meilleurs collèges de Suisse, où tout est correct, propre, lisse, aseptisé et onéreux. Naturellement à l'adolescence le besoin de se révolter se fit sentir, pour l'exprimer sans subir les foudres des éducateurs il choisit dans Balzac des jurons qui laissaient ses tuteurs dans une incertitude qui lui permettait d'échapper à leurs sanctions.

  • Plus tard par nécessité professionnelle il convoquait ''St New-Yorker'', ''Ste Aurore'' ''St Frankfurter'' et quelques fois dans les rares moments où il commettait des indécences, comme on en faisait jadis dans les étuves, il éructait ''par St Mirror''.Il lui arrivait même que descendant encore d'un degré dans le stupre vergogneux, il se laissât aller à ''Par Ventre Bild''

  • « Je me rembrunis car votre théorie me semble bien échevelée. J'ai du mal à croire qu'une idée extérieure puisse conduire une intelligence ferme.

  • « Mais cette idée n'est plus extérieure, j'ai semé une graine que le cerveau a nourrit et qu'il reconnaît pour être sienne. Plus personne ne peut la lui arracher.

    Il n'est pas d'exemple qu'un cerveau soumis à une intense réflexion ne finisse par trouver la solution, SA solution.

    Katanzakis a fort bien observé et décrit le processus en marche chez les cénobites grecs...

  • « Oui c'est ça prenons un peu l'air; allons voir chez les grecs. Ah! Voilà des hommes de solitude, célibataires endurcit, ils méritent bien leur appellation de tranquilles, les cénobites. »

  • ...réfugies sur leur rocher, cernés par l'océan du mal, pris de fièvre obsidionale, ces fous de pureté, méditent, prient, jeûnent, dans le seul but de priver leur vie d'existence pour aller droit au ciel. Un jour arrive où, après force veilles, épuisés par les continuelles privations, saoulés de prières obsessionnelles, ils se sentent enfin prêts car le corps et l'âme allégés, débarrassés enfin de la peau du vieil homme; si légers mêmes que l'idée d'imiter les goélands pour atteindre le paradis en planant, leur vient naturellement.

  • Le pied des falaises qui défendent leur refuge, est décorés de petits tas d'ossements. »

  • « Peut-être leur âme s'est-elle enfui sur les ailes d'un goéland, c'est une spécialité de cette espèce qui fait également commerce des âmes des marins péris en mer. Voilà pourquoi Damia recommandait de ne pas les tuer.

  • Je vous sait assez fin pour avoir deviné que le but ultime du rachat de deux quotidiens est de faire prospérer mes idées dans le public. Sous quelle forme voyez-vous mes interventions? Dans des éditoriaux ou bien dans des billets, des chroniques, dois-je signer ou bien prendre un pseudonyme? Que me conseillez-vous? »

  • « Pour faire commerce de galanterie avec les puissants, mon conseil est de ne rien faire, de ne rien dire, de ne rien écrire du tout...

  • « Par St Crépin vous vous gaussez! Foin de vos élucubrations...

  • « Nullement. Vous devez rester dans votre tour chryséléphantine et, tel un fourbe-tireur, accueillir dans votre journal toutes les opinions, surtout celles de vos adversaires...

  • « La peste soit des orocéphales, malheur à moi, mais je m'attendais qu'à un moment ou l'autre vous extravagassiez. Je n'ai tout de même pas investi toute ma fortune personnelle pour offrir une tribune à des gens que je déteste! Vous poussez le bouchon trop loin jeune homme... »

  • la fougueuse interruption de Mancenillier en colère ne troubla aucunement Ange.

  • « Pas du tout, réfléchissez. C'est vous qui distribuerez les cartes, vous qui choisirez les dates, les circonstances, les intervenants, qui opposerez les opinions les unes aux autres pour affaiblir les deux, brouillant ainsi la ligne politique du journal, qui cachée sous les louanges d'objectivité qui lui seront prodiguées, continuera son travail de sape. En triant, choisissant, autorisant ou non, vous serez le maître du blutoir d'où sortira le Zeitgeist, vous lancerez la mode cette censure irrémédiable.

    Chez Mancenillier l'étonnement succédait à la mauvaise humeur.

  • « Croyez-vous réellement que les intellectuels seront assez sots pour tomber dans un piège aussi grossier? »

  • « L'intellectuel est d'abord reconnu comme tel par -lui même, avant d'être, bon gré, mal gré, approuvé par ses petits camarades. Dès lors il ne peut plus se retenir, car là où son coeur se fend de délices, c'est d'être un intellectuel significatif, à la parole qui compte, dont vitupérera même le silence, ayant un droit de préemption sur l'écriture, l'image, la science, sur tous les sujets, surtout ceux hors de sa compétence.

    Avant la seconde guerre mondiale, une moitié des intellectuels prenait partie pour Hitler, l'autre pour Staline.

    S'il est une chose à remarquer c'est que l'incompétence est irrésistible parce que péremptoire; le poids de l'opinion publique est proportionnelle à son incompétence et il convient de la nourrir au jus lampant pour petites lampes, jus qui fait que l'intellectuel fumeux se prend pour un flambeau.

    Dès que vous aurez publié un papier d'une de ces mortes payes de l'intelligence, pour être de la rhapsodie, toute la classe bavarde vous léchera le morveau. Le proverbe populaire ''Malefaim fait malebête'' se vérifie toujours. Vous deviendrez un montreur de contemporains, ils danseront sur votre musique.

    C'est ainsi, Monsieur, que sans risque aucun vous percolerez vos idées dans le public. »

  • Mancenillier bluffé restait coi. Sa religion était faîte. Il commettrait la direction du Globus-Libérateur à Ange Triacleur.

  • Celui-ci entendit au rebours ce silence; il y vit le signe d'une dernière hésitation et pour emporter le morceau porta sa botte.

  • « Ensemble nous cultiverons l'infâme, et je ferai de vous, Monsieur, le silenciaire invisible de l'élite auto-proclamée. »

  • « Décidément ce jeune homme est une caméra lucida, il a bien la triture » pensait Mancenillier. Cependant ne voulant pas encore se dévoiler il congédia Ange sans promesse.

  • « Je vois que vous avez une idée claire de ce que vous voulez faire. Allez, nous nous reverrons dans huit jours, lors du premier conseil d'administration.

  • Avec de telles idées sur la profession dans laquelle il aspire à prospérer, ce nouvel arrivant ne manquera pas de donner du piment aux prochains épisodes.


    • Le cinq décembre



05.10.2009

CLINAMEN CHAP.21



CHAPITRE VINGT-ET-UN -


Éducation difficile d'Ange Triacleur – Il doit chercher par lui-même – Influence décisive de Casquamèche – Comment Ange découvre son secret – Il le met en œuvre– Comment le Globus fut vendu à Mancenilliers – Suicide à complications de De Boispourri


C'est la conjonction de deux évènements qui avait courbé le clinamen d'Ange Triacleur vers le journalisme.

Élevé avec simplesse par des parents très affectueux mais athées, eux préféraient 'libres penseurs', Ange lui ne voyait pas la différence, il se désolait de leur incapacité à satisfaire une curiosité mystique bien de son âge, à lui expliquer par exemple de manière rationnelle, la signification des manifestations religieuses qui se produisent un peu partout dans le monde.

Un dieu, des dieux, ou quelque chose de semblable doivent bien exister quelque part, pensait-il, pour provoquer tant de ferveur, souvent proche de l'hystérie. Et la Vierge Marie, pourquoi n'est-elle apparue qu'à une certaine époque, principalement de Europe, et uniquement à des enfants ignares?

A cela sa mère suggérait candidement qu'au lieu de se montrer à d'obscurs bergers illettrés, elle aurait intérêt à se manifester aux millions d'hindous qui se rassemblent lors d'une célébration de Gamescha, ou bien en haut de la Kaaba à la Mecque lors d'un pèlerinage. Selon elle son efficacité en serait grandement augmentée.

Ange doutait de la sincérité cette naïveté.

Avec son père c'était pire encore. Il concédait croire au Diable pour l'avoir souventes fois tiré par la queue, mais déclarait qu'il ne serait convaincu de l'existence de Dieu que le jour où il pourrait jouer « à la barbichette » avec lui, et je refuse absolument, ajoutait-il, l'idée d'être né avec une gueuse de péchés éternels autour du cou. Je n'ai rien fait de mal, rien n'est de ma responsabilité, mon seul péché c'est d'exister, pestait-il sans arrêt.

Tout cela semblait épouvantablement matérialiste à Ange.

« Mais, insistait-il, pourquoi ces cathédrales gigantesques, ces temples, ces mosquées, ces moulins à prières, pourquoi ce sentiment partagé par des foules innombrables autour du globe, pourquoi ces milliers de bibliothèques renfermant des millions de livres, en tous dialectes, déchiffrant, commentant, développant, interprétant, paraphrasant, la moindre croyance, et tous ces philosophes blanchis sous la lampe de travail pour prouver l'existence d'un, du, de, Dieu.

Comment tout cela pourrait-il être sans fondement, uniquement de l'air brassé, des répétitions oiseuses et vides de sens? Non cela ne se peut.

- Des livres par millions certes, car chacun veut surenchérir ou contredire, répliquait son père, oui mais pour disputer, par exemple, si le fils est consubstantiel au père, pour savoir si l'esprit saint est filioque ou pas? Très importante question qui, malgré les dernières avancées de la science théologique, n'est toujours pas tranchée.

Crois-moi mon fils, autant discuter sur les mérites respectifs de la famille Fenouillard et des Pieds Nicklés.

De plus, les observations astronomiques nous confirment chaque fois un peu plus sûrement que notre galaxie n'est qu'une parmi des milliers d'autres, cela nous autorise à penser que notre univers n'a pas de nécessité en soi, il n'en a que pour lui-même, il n'a de finalité qu'interne, et par tant pas de cause extérieure. Cette horloge absurde n'a point d'horloger.

Quand à affubler du nom de philosophe ceux qui ne réfléchissent et n'écrivent, c'est-à-dire enfilent des perles, que pour prouver qu'il y a quelque part un moteur immobile, est une usurpation d'identité, les professeurs de mathématiques ne sont pas des mathématiciens, et ceux-là répondent à leur besoin pathologique d'expliquer, sans chercher, pour écraser péremptoirement le profane.

- Alors selon toi il n'y a pas de mystère de la foi ?

- Si fait, si fait, le grand mystère de la foi est de constater qu'un assemblage physico-chimique instable à bourrelets orbitaux plus ou moins prononcés, puisse montrer dans ses activités professionnelles, ou même dans la recherche scientifique, une grande capacité de perspicacité et d'intelligence puis renoncer à se servir de cet outil remarquable dès lors qu'il s'agit de religion. De la sienne seulement car il n'épargne pas les autres.

Enfin, peut-être a-t-il besoin pour naviguer sereinement dans l'existence de savoir dans sa poche une enveloppe contenant des instructions, bien qu'elles soient incompréhensibles.

Mais il y a de moins en moins de trous dans la connaissance où la religion puisse prendre racine. Mais ne t'impatiente pas fiston, si créateur il y a, avec les puissants télescopes placés dans l'espace, nous le surprendrons bien un jour sous sa douche. En tenue d'Adam.


Affligeant! le jeune Ange était accablé par le manque de sérieux de l'auteur de ses jours. Il n'avait ni la force ni les moyens de ne croire à rien, il avait besoin de consistant, d'irréfragable, bref de sérieux. On est trop sérieux quand on a dix-sept-ans, âge des savoirs rigides.

Sa famille ne lui étant d'aucun secours, il se mit en tête de découvrir par lui-même ces choses cachées depuis la fondation du monde.

Il se décida pour les sermons de carême prononcés cette année-là à Notre-Dame par le révérend père dominicain Casquamèche.

Casquamèche n'avait pas une réputation de luronnerie. Il était célèbre par son encyclopédie des cas de conscience. A la manière d'un entomologiste il les avait collectionnés, classés, scrutés, il les disséquait, en supputait les causes, évaluait les conséquences, imaginait, étudiait, soupesait les solutions, pour finalement préconiser la sienne. Il était reconnu comme le maître incontesté de la casuistique.

Ce qui fit le prodigieux succès de cet herbier des dilemmes, ces mauvaises herbes qui croissent lorsque l'homme veut comprendre l'incompréhensible, saisir l'insaisissable, au lieu de rester tranquillement chez lui à se fourrer les doigts dans le nez, fut incontestablement les formulaires testamentaires en faveur de diverses communautés religieuses.

Ces formulaires prêts à l'emploi, soulageaient grandement le De Cujus, qui n'avait plus qu'à les découper, à les signer,et à les poster.

Certes tous les vieillards atteints de cachexie consomptive ou fluxionnaires assai, ne les utilisaient pas, mais la seule présence du tome VI, bien vue dans la bibliothèque, les aidait grandement à tenir leurs héritiers présomptifs, c'est-à-dire impatients, sous tutelle de la même façon qu'au jeu d'échecs la menace d'un coup, parce qu'elle ne modifie pas votre position, est plus forte que le coup lui-même.

Les cheveux coupés en brosse, à poils mous, les trait durs, les muscles maxillaires proéminents, fortifiés par les heures passées à mastiquer son bréviaire, il n'y avait aucune trace de morbidesse dans le visage de Casquamèche, rien des rondeurs joviales des bons moines qui favorisent la vente du Camenbert; sa bouche, au sourire gourmand d'hyène affamée, n'était pas faite pour les paroles de miel mais pour fulminer des anathèmes. Son front bombé comme une demi courgette accentuait la profondeur de ses orbites au fond desquelles ses yeux vifs étaient tapis comme des murènes dans leur trou de rocher; son regard était capable de débusquer dans les âmes les faiblesses les mieux celées, celles que le diable, en cachette, mijote en croûte de péché.

Du haut de sa chaire le prédicateur dominait les fidèles comme Gullivert les lilputiens.

La figure de Casquamèche, celle d'un Christ contrarié par une rage de dents, fit comprendre à Ange qu'on n'était pas là pour rigoler.

D'un geste autoritairement semi-circulaire, digne d'un recteur du Haut-Languedoc, l'axiologue balaya l'assemblée, geste sous lequel les têtes se courbèrent, tels les lourds épis de la Beauce au vent prémices d'orage.

Les plus pécamineuses se courbaient le plus.

A l'imitation de l'évêque de Condom, d'emblée, d'une voix puissante et instable comme bousculée par des idées furibardes et impatientes, le dominicain assena :

« Comme Saint-Paul...nous l'annonce... dans sa lettre aux Parisiens... »

Ange n'avait pas lu ce Paul et sa bonne éducation lui interdisait de lire un courrier qui ne lui était pas adressé. De plus il était Picard.

Néanmoins son ignorance lui fit honte, il en maudit ses parents. Il chercha désespérément dans l'assistance le secours d'un regard bienveillant; il ne vit que des nuques ployées, subjuguées par des citations qui pleuvaient de la tribune comme à Gravelotte.

Le sermonnaire continuait d'un air capable. Ces anacénoses assénées sur un ton d'église voilà ce qui ligotait les participants; qui oserait, en public, se dégager de cette incorporation forcée, se dresser contre l'un des personnages magnifiques que seuls quelques uns dans l'assistance, ceux qui hochaient la tête, connaissaient par ouï-dire. Alors qui aurait le front de réfuter les formules ampoulées que Casquamèche musiquait sur une cadence de pavane funèbre. Personne. L'assemblée était tétanisée par le pouvoir incantatoire du dominicain.

Dans cette église Ange Triacleur ne rencontra pas la foi qu'il venait chercher mais découvrit le pouvoir incommensurable de ce pain de parole supersubstanciel. La nature humaine a une propension à être fascinée par l'étrange, elle est charmée par l'image ésotérique, le vocabulaire imbitable la subjugue.

La grande puissance d'illusion du sermon était toute entière dans les citations. Ange retrouvait le même plaisir esthétique que dans les cours de philosophie, où le travail des philosophes se résumait à commenter d'autres philosophes à coup de citations, elle-mêmes estampillées philosophiques, comme dans les conversations d'ascenseurs.

La citation bien torchée est nosocratique du scepticisme, une poire d'angoisse imposée au jugement personnel, un bas de contention à l'esprit critique, un éteignoir à l'idée nouvelle. La citation doit être invérifiable, donc toujours irréfutable, c'est le CQFD en tête de la démonstration.

Ange, qui au reste n'avait rien compris au discours, devait cependant en tirer une grande leçon.

Dès cette époque il commença à se constituer un vivier de penseurs et de philosophes, tous très anciens, l'âge étant un gage sûr de sagesse, donc plus ou moins grecs ou romains, au pire du Haut Moyen-Âge, dont les citations sont toujours invérifiables, auteurs auxquels ils attribuait les siennes propres.

Lorsqu'il devint journaliste il les fit intervenir dans ses articles au gré de ses besoins démonstratifs. Chacun avait un emploi bien défini.

Une hypothèse hasardeuse revenait à Théophylacte-le-défectueux; Calpernius-le-dépareillé dans ses critiques littéraires exprimait l'indicible dans une langue ineffable; Fricogène-l'économe signait la rubrique hebdomadaire de la Bourse aux valeurs morales; les brûlots lancés contre ses appugnateurs étaient dus au boutefeu Pyrophore – L'empyreumatique.

Toutefois le plus célèbre de tous, le plus redouté par conséquent, qui professait que chaque problème a sa solution anarchiste, celui qui lançait dans la mare de la tranquillité de l'opinion publique les plus gros pavés subversifs, fut Ingilbran–le–Néguenthrope, dont la célèbre formule : « L'utopie est l'opium des intellos » marqua un tournant dans l'histoire du journalisme démoralisateur.

Voilà pour le premier volet du diptyque.

Le second événement qui allait accentuer la libration du clinamen d'Ange Triacleur eut lieu au troisième trimestre de sa dernière année scolaire.

A quelques semaines du baccalauréat tout était calme dans le lycée d'Ange, le lycée « Stanley Marloo » du nom d'un célèbre joueur de saxophone mort d'une overdose de cocaïne il y 25 ans, beaucoup trop calme pour son esprit bouillant. Il ressentait un impérieux besoin de se dégourdir, de faire quelque chose pour employer une énergie impatiente à s'employer, sous peine de faire exploser la machine. En outre, comme il n'avait pas fichu une rame pendant les cours, ni après, le bac se présentait pour lui sous de sombres auspices.

Mais quoi et comment restaient les deux obstacles à écarter pour dissiper l'inattention de ses camarades uniquement préoccupés par la préparation des examens.

Se souvenant des sermons entendus à Notre-Dame, il profita d'un cours dans l'amphi de physique pour monter sur la table et hurler :

«  Camarades ! Allons-nous nous résigner ? »

L'apostrophe fit cesser le brouhaha. Étonnés les lycéens s'entre-sondèrent du regard. Chacun d'eux avait bien ressentit un vague malaise, une nervosité diffuse, que les parents attribuaient à l'approche de la date fatidique des épreuves qui pour beaucoup seraient fatales, mais eux rejetaient cette explication simpliste et soupçonnaient une cause était bien plus profonde. La question d'Ange déchira le voile de l'incertitude.

Non! Bien sûr, il ne pouvait être question de se résigner, à quoi que ce fût.

Pour ne rien perdre de l'évènement ils débranchèrent leurs oreilles des appareils à bourrer les boites crâniennes de bruits, bien utiles pour passer le temps pendant les cours.

Ange continua :

« Nous résignerons-nous sans lutter ? »

Un piaulement formidable, qui fit trembler les murs de l'amphithéâtre, accueillit le joli mot de lutter, Tous se dressèrent. Les fourmis jambières étaient à l'ouvrage.

Lutter contre, se battre pour, se révolter par précaution, sont des besoins compulsifs de la jeunesse. La jeunesse a besoin d'évènements. A raconter.

Mais si l'émotion juvénile est facile à soulever car légère, parce que légère, elle s'envole facilement. Mais Ange avait appris de Casquamèche qu'il devait poursuivre sans solution de continuité pour que le mimétisme mette ses engrenages en route.

« Le gouvernement veut nous bâillonner... »

Un puissant Oh! Offusqué monta de l'assemblée.

« Qu'est-ce qui se mijote dans l'ombre ? Quel complot trame-t-on contre nous dans le silence des cabinets ? ... »

Oh! Oh! L'inquiétude s'alliait à l'indignation.

« Aux chiottes les cabinets ! »

cria d'une voix rigolarde un inconscient qui ne voyait pas le sérieux de l'affaire.

Ange pour stopper net cette dérive potachesque, haussa le ton.

« Ne comprenez-vous pas que, cette année justement, l'absence de réformes n'est qu'un moyen d'étouffer nos voix...une arme...que le pouvoir... »

Une clameur de haro l'interrompit.

L'argument était imparable. Les lycéens prenaient conscience, avec étonnement, qu'en effet cette année le gouvernement n'avait présenté aucun projet de réforme, pas même une rumeur de réformette ne circulait, de là cette impression de vide, d'apesanteur, dans lequel le monde estudiantin flottait.

La manœuvre était habile. Ange savait que si la raison est un long chemin qui conduit à l'action réfléchie, l'irrationnel est un raccourci pour l'agitation.

« Le gouvernement nous méprise...son silence est une provocation...une insulte...camarades! Unissons-nous... ne nous laissons pas faire...opposons-nous..Camarades...avons-nous des pancartes ? »

Un oui tonitruant fut la réponse. C'était celles contre la dernière réforme trimestrielle, encore en bon état, restaient d'actualité. Cela le rassura car une manif sans pancartes est comme une frisée sans lardons, elle n'atteint pas le sublime.

« Parfait, alors nous seront tous dans la rue, car ELLE sera là...avec nous... »

Ce ELLE, lancé d'une voix de grutier, ramena un peu de calme. Tous s'entre-interrogeaient du regard. Ange saisi ce tapion pour enchaîner.

« Oui! La télévision sera avec nous »

Cette information valorisante fut accueillit avec un enthousiasme frénétique.

Ange ne prenait guère de risques connaissant la friandise de ce grand émonctoire des «  anti-contre », pour les cortèges pittoresques.

C'est ainsi qu'Ange Triacleur mis sur la pavé un grouillis de ferreurs de cigales, de pancartiers, de banderoleurs, affichant les anciennes antiennes qui font sur l'avenir du Ministre de l'Éducation Nationale des prophéties accablantes, avec en tête du cortège une section de majorettes et majorins scandant les traditionnels lieder de l'opposition : Non...Halte...Ça suffit...Ça ne passera pas...

Ainsi qu'il l'avait espéré, les journalistes de la télévision vinrent en nombre. Cela rappelaient à beaucoup leurs débuts, comment ils avaient été recrutés, puis réussi. Ils s'emparèrent de l'affaire qu'ils surent faire vivre abondamment. Les écrans furent donc remplis des ébats de ce peuple de margouillistes.

Antoine de Boispourri, dernier rejeton d'une famille si ancienne que son origine se perdait dans des brumes mythologiques, directeur du Globus, surveillait les manifestations estudiantines, nombreuses, car il les considérait comme la meilleur khâgne au journalisme. Le maniement de la manifestation par Ange l'impressionna. « Voici un jeune capable de transformer des trappistes en singes hurleurs » se dit-il et il lui offrit une place dans son journal.

L'offre d'un parti politique d'entrer dans son conseil ne l'avait pas séduit pas car il connaissait les discussions sans fin et sans but qui s'y tenaient, aussi accepta-t-il avec enthousiasme la proposition faite par de Boispourri, car depuis longtemps il avait tiré le principal enseignement de toute manifestation : c'est le journaliste qui fait l'évènement. C'est lui qui le montre sous son meilleur jour ou son côté sombre, comme il lui

convient, il en parle, il en augmente ou diminue la portée, bref il n'existe que par lui, il le crée. L'évènement n'est rien, seul le commentaire compte. Sans les romanciers la vie serait incompréhensible.

C'est par le journalisme que le contemporain apprend que les cours du chien de boucherie s'effondrent alors que le prix de la croquette monte ne flèche. Il s'en scandalise à juste titre. Avec son micro le journaliste fait le trottoir; il intercepte le badaud, surprend le quidam par une question impertinente, et recueille enfin l'opinion qui lui complaît. Il convainc l'homme de la rue de son malheur jusque là par lui ignoré, l'informe qu'il est seul, de tous ignoré, par tous abandonné.

D'abord coupeur de dépêches, Ange passa bientôt à la rubrique dite « des chiens écrasés » sous la coupe d'un supérieur à l'esprit qui réfléchissait sous cape.

Malgré son jeune âge, il réussit à donner un ton nouveau à ce secteur jusque là négligé et méprisé. Il fut le premier à montrer le côté obscur de la lumière, à aller au-delà des simples faits pour faire saisir au lecteur l'essence des drames quotidiens dont il augmenta la teneur en métaphysique.

Ainsi, lors d'un incendie, les liseurs du Globus avaient, par la mère elle-même, témoignage irréfutable, la confirmation que voir sous ses yeux, ses trois enfants périr dans les flammes est à la limite du tolérable, très triste en tout cas.

Ange surveillait les inondations, courait aux éruptions volcaniques. Les catastrophes naturelles étaient son pain béni quotidien, elles lui permettaient de décrire ric-à-ric la souffrance des populations et au nom de l'humanitaire, de la religion et du respect de l'environnement, d'ouvrir une souscription. Il inventa le journalisme d'épouvante.

Lorsque la mincité de l'actualité menaçait d'encalminer sa rubrique il rouvrait les dossiers à son goût mal élucidés. Ses questions lourdes de sous-entendus – Va-t-il frapper à nouveau ? Tout laisse penser que la menace n'est pas écartée - Le silence des autorités est inquiétant – ravivaient les craintes ou en faisaient naître de nouvelles. Les ventes repartaient.

Ses articles prenant de plus en plus d'importance, sa rubrique fut rebaptisée « Rubrique des meilleurs amis de l'homme malmenés » La responsabilité lui en fut naturellement confiée et son supérieur remercié au prétexte de « n'avoir pas su, en complément de chaque article, développer une théorie illustrative des raisons considérées comme explication des causes » comme le souligna la direction dans sa lettre de licenciement.

Cependant les efforts d'Ange Triacleur n'avaient que ralentie la baisse des ventes du Globus qui continuait à creuser un déficit menaçant.

Antoine de Boispourri se résolu donc à prendre contact avec Jean-Leu Mancenilliers, fils, petit, et arrière-petit fils, d'une lignée d'industriels dont la fortune avait commencée par la fabrication en acier des baleines de guêpières, de cercles et paniers pour crinolines, qui fut portée à son zénith par l'exportation des fruits exotiques vers les colonies de l'époque. Les capitaux immenses accumulés par sa famille, qui le dispensaient d'entreprendre pour réussir, lui permirent de persévérer dans son espérance de créer une chaîne de télévision pour le grand-âge dont la clientèle était promise à une croissance plus grande encore. Le fait d'arme le plus remarquable de JLM? C'est sous cet acronyme qu'il voulait être connu, fut d'avoir compris avant tout le monde que le jacassoir portatif allait assouvir le besoin ontologique de l'homme de raconter ce qu'il voit, ce qu'il ressent, avec le désir irrépressible d'expliquer, surtout ce qu'il ne comprend pas pour avoir le dernier mot. Cette funeste passion a pour châtiment la métaphysique.

Son immense fortune lui permit d'acheter un journal à tirage confidentiel « Le Libertaire » réservé aux contestataires d'élites, feuille qui ne survivait que par l'argent de son propriétaire.

Mancenillier vit dans le rapprochement des deux titres l'opportunité de se forger un instrument suffisamment puissant pour intervenir dans la société parisienne. En réalité c'était c'était la seule voie encore libre, toutes celles des autres mécénats, sportifs ou artistiques, étant solidement occupées par d'autres nouveaux riches. Plus anciens.

La promesse formelle qui lui fut faite de diriger le nouvel ensemble décida Antoine de Boispourri à rechercher une protection à l'ombre de Mancenillier.

Parmi les collaborateurs du Globus il recommanda chaudement Ange Triacleur dont il envisageait de faire son collaborateur direct.

Le clinamen d'Ange prenait une forte pente de montée.

Le premier conseil d'administration fut le lieu d'un extraordinaire coup de théâtre.

Mancenillier proposa, autrement dit nomma, Ange Triacleur comme rédacteur en chef.

Antoine de Boispourri se vit offrir un poste qu'un amour propre exagérément encombrant, lui fit considérer comme par trop contumelieux.

S'estimant désastreusement abusé de Boispourri plutôt que se murer dans sa dignité, fort délabrée au demeurant, eut le panache d'apostropher son ancien collaborateur en pleine séance.

« Vous avez souillé votre propre nid Monsieur...! Je vous savais ambitieux certes, mais je vous espérais fidèle. »

« Mon cher Antoine...

sa brutale promotion donnait à Ange l'audace d'appeler par son prénom, signe de supériorité, l'homme à qui il devait tout, mais néanmoins reconnaissant il lui épargna le tutoiement.

...sachez que la fidélité transforme l'ambitieux en arapède.»

Antoine de Boispourri se suicida quelques mois plus tard en se laissant corrompre par les convoitises qui séduisent et en commettant avec une ardeur insatiable toutes sortes d'impuretés.

Voici un nouveau personnage qui ne manque pas d'audace, résultat d'une éducation tardive et solitaire, et à des influences contradictoires. Les manoeuvres utilisées pour se hisser dans la hiérarchie nous promettent des chapitres palpitants. Le 22ème paraîtra le :



5 NOVEMBRE



05.09.2009

CLINAMEN CHAP.20

 

 

CHAPITRE VINGTIÈME

 

Nous partirons à la recherche de notre héros – Influences diverses de la mère Caramel – Un tragique fait divers, conséquence des livraisons hebdromadaires – Apparition de Blutefin, son coup d'œil, ses ambitions contrariées, ses espoirs de rédemption – L'auteur nous conduira-t-il plus loin, nous fera-t-il traverser le miroir ?

Le lundi il n'y a jamais assez de monde dans un ministère pour que les absents soient apparents. Le mardi étant réservé aux « Pour motif personnel » ce n'est que le mercredi que Monsieur Souscrivant s'aperçut que Ghislain d'Hurepoix n'était pas à son poste. C'est plus par curiosité insatisfaite que par inquiétude qu'il priât Mademoiselle Scriblérus de se rendre rue de La Chine. Elle accepta avec empressement.

Trouvant porte close et ses seins ne chauvissant pas comme à leur habitude pour signaler la présence de Ghislain, elle redescendit à la loge pour savoir s'il était bien revenu de Blois.

Elle dut frapper avec insistance à la vitre pour attirer l'attention de la concierge qui de sa voix de mêlé-casse chantait puissamment:

« Ah! Que j'aime les militaires...aime les militAI...ai...ai... ai...RE! » à tue-tête de concert avec une voix rien moins qu'anodine qui sortait d'un tourne-disques à manivelle.

Elle était connue dans l'immeuble pour avoir dans sa jeunesse, comme elle le laissait entendre, attirée l'attention de l'opéra de Toulon.

Raboulotte et vive était la Mère Caramel, c'est ainsi que dans le quartier on nommait la concierge. Elle devait ce sobriquet à son ancien métier de vendeuse de bonbons sur le marché de la rue des Pyrénées. Ses bocaux remplis de friandises aux couleurs criardes fascinaient les gamins qui restaient devant comme deux ronds de flanc, bouche bée, les yeux comme des soucoupes, et souvent l'un deux séchait d'envie sur place.

« Ben et toi mon loupiot, tu décolles pas...qu'tu restes là planté comme une asperge! C'est qu' t'as pas une rond que j'parie. Pas vrai, hein? Tiens mon bonhomme prends ça, c'est la Mère Caramel qui t'le donne. »

Son influence sur la jeunesse écolière était grande.

La mère Caramel donc, lui confirma qu'elle avait vu d'Hurepoix pour la dernière fois le vendredi passé, à son retour du Ministère, très excité il lui avait lancé un ''hop là !la Caramel'' en guise de salut, manière conviviale certes mais inhabituelle chez un homme de sa classe de présenter ses respects. Elle ne l'avait pas vu ressortir, elle en était certaine car en concierge capable aucun mouvement ne lui échappait, aidé en cela par Titi son roquet, élevé dans le culte de la suspicion, chez qui le tomber d'une feuille morte déclenchait de véhémentes harangues .

Ensemble elles allèrent tambouriner à la porte de Ghislain, sans plus de succès. Très inquiètes elles s'en furent requérir le Commissaire de Police du quartier.

Blutefin arriva flanqué de son adjoint, Bridemenu et d'un serrurier et, après avoir choisi parmi les curieux deux témoins, il ordonna sobrement d'ouvrir la porte.

Ghislain d'Hurepoix gisait sur la moquette et sur le ventre, au milieu du salon, un couteau enfoncé jusqu'à la garde dans le dos, au centre d'un réveillon zinzolin sur sa chemise blanche.

La Mère Caramel préféra mourir sur le champ. Dans son agonie effusive elle livra une interprétation libérale des danses polovtsiennes, après avoir emprunter à la Reine de la Nuit son contre-dos, le dos contre le chambranle, elle défaillit.

Arlette raide comme un échalas gardait le tacet. Au premier coup d'œil elle avait reconnu le manche en rohart de la dague d'Hannibal qui du reste manquait à la panoplie placée au-dessus du canapé trois places recouvert du plaid au couleurs du clan des Mac-Inisfree. Sur la table basse l'éphéméride était ouvert au 23 Décembre 1988.

Ainsi, Ghislain d'Hurepoix mourait assassiné comme son ancêtre Hannibal de Layrac, exactement 400 ans plus tard. Avec la même arme. Strictement. A son insu, son clinamen par un saut stochastique avait bouclé la boucle, la vie de Ghislain n'était que la reviviscence de celle d'Hannibal. Comme il avait été annoncé au chapitre premier.

Le commissaire s'avança avec précaution et toisant l'assistance d'un regard sévère, décréta :

« On ne touche à rien »

On reconnu par là qu'il suivait une formation continue à la télévision par les feuilletons policiers et avait illico reconnu une scène de crime.

Puis ayant jeté sur le corps, de loin, un coup d'œil empirique, il stupéfia son monde :

« Bridemenu, regardez bien cet homme, de sa position on peut adduire qu'il y a une absolue probabilité qu'il est mort. »

Une pareille déclaration ne pouvait être que le fruit mûr d'une expérience réfléchie. Seule des années passées à monter des étages et encore des étages de garnis sordides, à fouiller des arrières cours des rades les plus infâmes, à se colleter avec les petites frappes, à surveiller les dames d'une fois, à arrêter leurs mecs « à la redresse » peuvent forger un œil aussi prompt dans le diagnostic.

« Retenez bien ceci Bridemenu: Ce qui est, est, et ce qui n'est pas, n'est pas. » Il n'y a pas à sortir de là sauf à divaguer dans l'incertain. Nous devons ce principe à l'un de nos Grands Anciens, que vous êtes bien trop jeune pour l'avoir connu, Parmenide. Aussi le suivrons-nous, il ne faut pas avoir de prétention à l'intelligence, nous avancerons vers la vérité sur deux jambes, malentendu et contre-sens. Voyez-vous, Bridemenu, pour trouver la solution à un problème, il suffit de le mettre en solution pour le dissoudre.» Il avait fait ce speech les mains en claque-mites, tapotant son menton du bout des doigts avec un air hautement sérieux, avec la componction qui sied à un maître s'adressant à un disciple. Il aimait bien ce Bridemenu qu'il avait repéré dans les services pour le soin qu'il mettait à rédiger, sans négliger aucun détail futile, traquant l'inutile, les rapports dont il était chargé. Les rapports de Bridemenu invitaient au rêve.

Autrefois l'inspecteur Blutefin rêvait à des choses grandes et magnifiques; sur de grands exploits bâtir sa renommée, être le fléau de la pègre, l'Attila des voyous, et conquérir ainsi les honneurs efficaces.

Bien que de stature modeste et nanti d'une musculature de militant pacifiste, une incessante activité, une ardeur d'un caractère effrayant, des succès remarquables, lui avaient valu le surnom de ''L'Herbaut'', qualificatif décerné par un archiviste érudit et grand amateur de cynégétique. Ce sobriquet, réservé dans une meute au chien le plus dur sur le gibier lui allait comme un gant et fut accolé à Blutefin qui renvoyait, lui, plus l'image d'un limier patient, méticuleux, voire tatillon.

Blutefin-l'herbaut, partout, toujours, se montrait à son avantage et tout le désignait comme l'étoile montante de la police, une valeur d'avenir destinée aux palmes les plus belles.

Ce destin avantageux fut traversé par le sort.

Une de ses enquêtes sur la contrefaçon de tickets de métro lui fit découvrir un trafic bien plus important, celui de statuettes en vrai sécurit coloré en faux jade. Cette affaire, dont personne ne voulait s'occuper, était très particulière en ceci que les figurines représentaient uniquement les nombreuses femmes de Mohamed. Parmi toutes les épouses du prophète, la petite Aïcha sur sa balançoire attirait les amateurs et remportait un succès considérable. Cet engouement à Barbès pour ces saintes représentations générait des bénéfices énormes. La bondieuserie prospère dans toutes les religions.

La morale insiste pour pour que la fausseté soit traquée quelque soit sa forme ou sa nature, sinon elle ne tarde pas à se répandre, à envahir tous les secteurs de la vie, y compris la recherche scientifique, et par là entraîner le pauvre monde dans l'erreur qui est bien connue pour être si humaine et si diabolique à la fois.

Blutefin décida de mettre fin à cette supercherie révoltante. Il tendit un piège, surprit en flagrant délit, arrêta et mit en garde à vue, un jeune auriventre. Pour son plus grand malheur celui-ci était le fils d'un potentat de Moyen-Orient, qui ne manquait pas de grands moyens.*

Une lampée de pétrole suffit à étancher la soif de justice du Ministère chargé de prendre soin d'elle.

Pour prix du malheureux succès de son zèle indiscret Blutefin fut, avec des phrases ménagées, nommé dans un quartier calme, excentré de la capitale, là où il ne risquait plus de commettre ces bévues qui embarrassent tant les Hauts Responsables. Il reçut le grade de Commissaire principal en gage de l'abandon de sa nocuité. Lui qui avait un penchant pour la droiture, se retrouva comme un chien qui vient de prendre une porte sur le nez.

Cet arrêt brutal de sa carrière pour des raisons, que lui seul s'obstinait à considérer comme iniques, le conduisit aux bornes de la démence.

Comme le renard qui, pour se libérer rogne lui-même la patte prise dans le piège, il se rétabli en abandonnant sa confiance en lui et en faisant banqueroute de sa dignité. Il prit ses nouvelles fonctions mais dans son œil sans plus cette lueur de curiosité qui est le flair du limier.*

La réserve naturelle de son esprit tourna à la prudence maladive; son regard devint fébrilement inquiet comme s'il s'effrayait de la nudité affligeante des réalités. A écarquiller ainsi compulsivement les yeux, ses paupières s'étaient démesurément agrandies jusqu'à l'ectropion, l'inférieure laissant voir sa bordure interne rouge sang.

Il se cacha derrière une moustache féroce et batailleuse d'Haïdouk, à laquelle se mêlaient ses vibrisses, si étroitement, que l'ensemble formait une barrière infranchissable aux virus les plus chevronnés, les mieux rompus aux combats de métro, à ceux qui avaient fait la nosocomiale et même aux nés sous X.

Il traînait avec accablement cette physionomie lamentable de bouledogue à moustaches, battu par son maître. Il ne s'estrapassait plus à l'ouvrage, traînassant sa vie comme vêtu d'un linceul de regrets avec sa traîne de remords.

Selon sa routine il interrogea les témoins, qui dans ce cas étaient unique.

« Madame la concierge, auriez-vous l'extrême obligeance de me confirmer si, comme je le subodore, vous êtes la dernière personne à avoir vu M. d'Hurepoix dans son état antérieur et habituel et, par un effet spécial de votre bonté, me dire dans quelles circonstances. »

Après un court instant de silence, le temps nécessaire et indispensable pour que la question fît le parcours tortueux requis pour la traduction en langage bignolesque, la Mère Caramel répondit :

« Ben, c'est pas dur, M'sieu,'eule commissaire, c'était vendredi quand M'sieu d'Hur'poix il est revenu de son boulot. Même qu'il m'a dit comme ça :

Chère diva...ouais des fois y'm charrie parce qu'il aime le beau canto, lui aussi....ça vous la coupe, hein!

- J'm'en vais pour la dominique...Hum... celle-là j'l'a connais pas, jamais vue, mais c'est souvent qui m'en cause le vendredi, ajouta-t-elle sotto voce et jetant un regard en coulisse en direction d'Arlette.

Dans sa juridiction, La Mère Caramel veillait jalousement sur la paix des ménages.

« Bien, bien, reprit le commissaire et ensuite, convoquez vos souvenirs, et si ce n'est pas trop demander, dites-moi si cet après-midi là vous avez vu quelqu'un d'autre?

« Ben oui, y' a l' Giacomo qu'est v'nu pour la livraison à M'sieu d'Hurepoix...

« Ah! Ah! Tiens, tiens... une livraison...et quel était l'objet de cette livraison?

« L'objet? Ah!... Ben les objets c'est les rognons de dromadaire turcs...comment y disait déjà ...de... de...d'ottomans.....oui...c'est ça qu'y disait. Même que j'ai dit à Félisque – Félisque c'est mon homme – tiens v'là la livraison hebdromadaire...eh! hebdromadaire...toutes les semaines...du chameau...vous pigez! La déclaration était entrecoupée d'un rire de ukulélé rapide et acide à la fois.

C'est Félisque qu'à trouvé ça, vrai c'est un marrant mon Félisque – c'est la raison pourquoi que j'm'est mis à la colle avec lui – qu'on s'est connu s'ul marché ousque lui il vendait du mouron artificiel pour les oiseaux empaillés. Vrai, un chouette de métier mais y a trop de mortes-saisons, un vrai métier d'artisse quoi...ahh...ah...hebdromadaire..pshi...hihi.

Des ondes de rire, par vagues successives, parcouraient et secouaient son corps boudiné dans une robe rose dont les coutures menaçaient à chaque instant de craquer et, comme un sofa anciennement cossu mais trop fatigué au bord de vomir son kapok, à libérer des livres de chairs contenues à grand peine jusque là.

« Heu... soir tu pourras pas r'luquer mon chat, qu' j'y dit à mon Félisque. Ouais j'l'appelle mon chat à cause de Félisque-le-chat...vu l'astuce? Juste histoire de lui mette la rate au cours bouillon vu qu'il aime bien r'luquer les belles choses et les belles personnes, un vrai artisse que j'vous dis, et là question belles personnes Mâme Adriana y'a pas à dire c'est du nanan. R'marquez que j'suis pas jalmince vu que l'Giacomo hou là là! Lui comme un vrai tigue qu'il l'est, donque c'soir t'es marron, v'là-'y pas que c'est l'père Clementi qui fait la livraison...hebdromadaire...hi...hi...

Blutefin interrompit la verve exhilarante de la marchande foraine, son oreille piquée par la mouche de l'intuition avait chauvi.

« Ainsi donc, ce vendredi en question, c'est Monsieur Giacomo Clementi, en personne, qui est venu en lieu et place de son épouse...c'est bien ça, n'est-il pas? Il s'exprimait articulément pour se mettre à son niveau.

« ...euh...ben oui, au lieu d'elle c'est lui qu'est v'nu à sa place, quoi, la v'là la question du vendredi...

« Je vous sais gré de votre témoignage pertinent je vous en félicite et vous en remercie Madame...Madame la gardienne »

Peut-être avait-il eu peur que le mot caramel fût un colle-en-bouche et se coinçât entre ses dents et de plus l'importance du témoignage méritait bien une promotion.

Le puzzle s'assemblait. Un célibataire, une belle bouchère, une livraison tous les vendredis, un mari jaloux, le dernier à avoir vu la victime lors d'une livraison faite d'une manière inaccoutumée, tous ces éléments faisaient naître dans son esprit un embryon de conviction.

Dans l'inconscient de son subconscient s'y ajoutait un espoir ténu, minuscule, encore à l'état de germe, indiscernable encore, quelque chose de l'ordre de la naissance du sentiment amoureux chez l'hippocampe.*

Et si le destin, après lui avoir fait traverser ennéade, lui offrait, par un de ses tours coutumiers, l'occasion de briller à nouveau, de revenir en grâce, d'être vengé, en éclaircissant d'un coup d'un seul mais éclatant une affaire emberlificotée, rarissime dans un quartier tel que le sien, et tout cela à quelques mois de sa retraite? Il commença à envisager la vie avec moins de modestie. *

Trop d'éléments indiscutablement probants étaient réunis pour balancer plus longtemps.

Ferré par Blutefin c'est au parquet que Giacomo fut déféré où, bien qu'il manifesta avec véhémence qu'il ne l'était pas lui-même, il fut convaincu d'assassinat.

Un juge d'instruction précautionneux l'inculpa d'homicide involontaire avec préméditation, Ma non tropo.

Un auteur peu scrupuleux, ou fatigué, se satisferait d'avoir narré par le menu le destin tragique d'un homme étouffé par un clinamen embrouillé et trop lourd pour des épaules humaines, et cet assemble-nuages, soulagé d'être arrivé au port aurait posé-là sa plume caporal-chef.

Peut-être, dans un sursaut de conscience, aurait-il décrit la cérémonie religieuse qui eut lieu à l'église Sainte-Blanche, Noire-de-Monde, cérémonie à laquelle le Ministère délégua un représentant en la personne de Fohndevo, qui avait été jugé le plus apte à narrer héroïquement le déroulement de l'office.

Mais quand le hasard vous a mis en présence des dossiers secrets de l'affaire, dont les fameux dossier noir, occulte et même le virtuel, étouffer la voix de bronze de la vérité est un crime. Aussi c'est avec l'autorité de la compétence que nous rendrons hommage à celui qui a osé porter à la connaissance du public les coulisses des dessous de cette affaire :

Ange TRIACLEUR.

 

Nous venons de vivre un épisode éprouvant, nous avons assisté en direct à la mort de notre héros qui nous fit tant vibrer pendant plus d'une année. Heureusement d'autres aventures nous sont annoncées. Nous ne tricherons pas notre plaisir, même si pour cela nous devrons attendre jusqu'au :

 

5 OCTOBRE